sdf Qu'est-ce que le partenariat ? Contribution à la construction d'un espace de sens - ADBDP
logo
ASSOCIATION DES DIRECTEURS DE BIBLIOTHEQUES DEPARTEMENTALES DE PRET Dernier ajout – 17 juillet 2015.
Accueil du site > Journées d’étude > Les journées d’étude annuelles > Journées d’étude 2005 : La bibliothèque partenaire > Synthèses et conclusions > Qu’est-ce que le partenariat ? Contribution à la construction d’un espace de (...)

Qu’est-ce que le partenariat ? Contribution à la construction d’un espace de sens

Fabrice Dhume, Chercheur-coopérant à l’ISCRA

publié le mercredi 13 septembre 2006

impression

Nous menons à l’ISCRA [1] un travail de recherche et d’intervention : intervention, formation, consultance. Ces deux aspects de l’activité de l’institut sont liés et s’entretiennent mutuellement. J’étais par exemple hier en formation avec des assistants familiaux du Conseil général du Haut-Rhin ; nous réfléchissions ensemble sur la question du travail en équipe. La question posée par cette cession était pour moi de savoir si l’on étudiait simplement le travail ensemble ou si ce travail n’était pas déjà à mener comme une modalité concrète de partenariat.

Le partenariat n’est-il pas un mot qui en cache bien d’autres ? Ne serait-ce pas, même, un mot qui se cacherait à l’intérieur de lui-même ?

On se trouve souvent face à des situations dans lesquelles on parle de partenariat ; et quand bien même on en parle, on doute encore qu’il s’agisse réellement de partenariat. Les comptes rendus de vos ateliers, le montre.

Je viens d’entendre une intervention au cours de laquelle une personne disait que dans le partenariat social, la définition est faite par le public et non par les partenaires. Ce qui m’intéresse, dans cette remarque, c’est qu’il y a au fond plusieurs possibilités de définir le partenariat.

Ma proposition n’est donc pas ici de réduire le partenariat à une définition ou à une chose. Je souhaite plutôt en interroger l’idée même : chacun met cette notion à sa main ; chacun l’évoque ou l’invoque en fonction des circonstances, fort différentes les unes des autres. On est donc sans doute en présence d’un mot-valise, d’un mot fourre-tout. La question est de connaître la part de vérité de ce mot trop plein de sens.

Il me semble que dans les cas décrits, par exemple dans les ateliers que vous avez organisés, on se trouve toujours dans une définition du partenariat du point de vue de l’institution. C’est l’institution qui énonce les catégories de public, c’est elle qui nomme ses partenaires, qui définit les modes possibles de conventionnement. Bref l’entrée dans le sujet se fait principalement du point de vue institutionnel.

Comme vous le savez, l’institution opère des choix dans sa façon de penser les problèmes. Dans ses choix, elle met en scène un certain nombre de dimensions et en occulte d’autres. Il est particulièrement intéressant d’interroger celles qui, précisément sont occultées.

Je partirai aujourd’hui d’une anecdote que j’ai vécue, il y a quelques années. J’étais en train de rédiger un ouvrage sur le partenariat. Je fais une pause. Je sors pour aller chercher du pain. J’arrive devant la boulangerie et je me trouve face à un jeune homme qui, avec un chien, faisait la manche. Il s’adresse à moi et me dit :

- Bonjour Monsieur, je suis à la recherche d’un partenaire pour mon casse-croûte.

Compte tenu du travail de rédaction que j’avais en cours, j’éclate de rire... Et je lui donne de l’argent, tout en me disant que ce jeune homme avait fait de moi le partenaire qu’il cherchait.

Partenariat est un mot un peu magique. C’est un mot qui permet de transmuter un acte partout déprécié (faire la manche) en un acte positif (chercher des partenaires). La notion de partenariat a ce pouvoir de rendre positive la réalité. Comment fonctionne cette transformation : transforme-t-on la nature des relations, ou transforme-t-on la façon de les percevoir ?

Cet exemple pourrait être démultiplié : on peut être perplexe quand on voit qu’une grande firme américaine qui fabrique des boissons à bulles, vend ses bulles en tant que partenaire des jeux olympiques. Partenaire, cela transforme la relation ; mais l’identité de chacun des partenaires modifie également le statut de l’autre.

Avec cette idée de partenariat, de partenariat généralisé, on entre dans un registre idéologique.

Ce terme apparaît officiellement en 1984. Comment est-il possible et que signifie le fait qu’un mot qui est né il y a 20 ans seulement, soit devenu le maître mot des politiques publiques et de l’entreprise ?

Le mot désigne-t-il une réalité nouvelle ou requalifie-t-il autre chose ? Quel serait alors, par ailleurs, l’enjeu de cette requalification ?

Pour ce qui concerne la fameuse boisson à bulles, c’est le mécénat qui est transformé en partenariat. Ce qui disparaît, le plus souvent, dans le terme de partenariat, ce sont les questions d’argent. Le partenariat est souvent une requalification de questions d’argent.

Dans la fin des années 70, quand on considère l’évolution des politiques publiques, on entre dans la période de conversion au libéralisme. Cette conversion se fait en France, de l’intérieur, en particulier par les élites de l’administration française qui se rallient à ce modèle. Je vous renvoie, sur cette question, aux travaux [2] du politologue Bruno Jobert. Le terme de partenariat apparaît dans ce contexte et il est l’un des outils de transformation du paradigme.

On ne peut pourtant pas réduire la notion du partenariat à ce discours sur l’idéologie et à l’entrée de l’idéologie néo-libérale au sein de l’état français, car pour que l’idéologie fonctionne, elle doit toujours dire quelque chose d’un désir profond. Dans le cas de partenariat comme idéologie, deux désirs, me semble-t-il, s’expriment : désir de démocratie et d’égalité dans la relation, mais également désir d’être en commun. L’idéologie, si elle s’ancre sur la réalité de ces désirs les pervertit en même temps.

L’idéologie, en effet opère un retournement sur lequel je souhaite m’arrêter un peu.
La façon dont on parle en général du partenariat inverse ce que peut être un rapport de partenariat. Je propose que nous distinguions l’idée de partenariat et des principes du partenariat.
Par idée, j’entends le mot, la notion, le qualificatif général... Quand on l’utilise sous cet aspect, le partenariat a une tendance générale à tout requalifier et devenir lui-même extrêmement flou.

De l’autre côté, le principe du partenariat peut être défini comme une des formes possibles du travail ensemble. Il s’agit d’une forme qui s’inscrit dans un continuum des divers manières d’être en relation avec l’autre qui va de l’information à la fusion, qui s’inscrit donc sur une axe sur lequel l’intégration est croissante. Sur cet axe, on peut situer le partenariat du côté de la coopération, juste après la coopération.

Admettons donc que le principe du partenariat renvoie, en grande partie au principe de la coopération. Echanger de l’information ne relève donc pas de partenariat. Se concerter non plus...

Cette distinction entre idée et principe de partenariat permet d’envisager de répondre à la question de savoir si, dans telle ou telle circonstance, on est vraiment dans une relation de partenariat.

Cette distinction permet d’ouvrir un champ pratique de méthodologie de construction de la coopération. Elle permet également d’ouvrir une perspective politique et polémologique : si on admet de dire que le partenariat relève d’une forme de coopération, quels sont alors les enjeux qui logent dans l’écart entre l’idée de partenariat et le principe de partenariat ?

Trois éléments, au minimum, apparaissent :

Quand on se tient dans l’idée de partenariat, au bout du compte, tout le monde devient partenaire. Il y a là appui sur un désir d’être en commun extrêmement consensuel. On se tient là dans une requalification du consensus. Mais si l’on raisonne dans le registre des principes du partenariat, quand on observe la façon dont se fait concrètement la coopération, on constate que le conflit est omniprésent. Les façons de définir les projets sont d’emblée très différentes. Ligne de séparation épistémologique : est-on dans la recherche du consensus, ou admet-on l’expression du dissensus ?

Deuxième ligne de séparation : l’institution a toujours tendance à se poser comme l’instance qui définit la réalité sociale. Du point de vue des acteurs, des professionnels qui cherchent à travailler ensemble, cela correspond à un partenariat décrété.

Dans l’idée de partenariat, on est dans une logique de l’injonction. Dans la pratique, cette injonction n’a pas grand sens ; plus encore, elle réduit, si elle ne détruit pas, la possibilité même d’entrer en partenariat : on essaie, en effet, de travailler avec l’autre sur la base de catégories et de formes d’organisation qui justement sont pensées de l’extérieur de la situation institutionnelle.

Troisième ligne de séparation : dans ce consensus dans lequel tout le monde est partenaire, on masque une inégalité fondamentale des rapports sociaux, ou plutôt les multiples inégalités fondamentales des rapports sociaux... Quand une CAF met dans sa brochure " Nous sommes vos partenaires... ", on fait comme si les relations entre financeur et financés étaient des relations égalitaires ; comme s’il n’y avait pas de dissymétrie dans la relation. Cela ne signifie pas que l’on ne puisse faire de partenariat dans la dissymétrie... Mais se pose alors concrètement la question de l’égalité ou au moins du rapport original à établir dans les formes du travail en commun.

La pratique idéologique du consensus s’oppose finalement au processus du travail de coopération qui ne peut faire l’économie du conflit. Les acteurs doivent définir eux-mêmes les termes dans lesquels ils s’engagent. On passe ici de l’hétéro-définition de l’injonction institutionnelle à l’auto-affirmation de l’acteur.

Dans ce processus, chacun s’implique pour produire une égalité qui fournit à chacun la légitimité de dire et d’affirmer des orientations et des logiques politiques au sein même du travail commun.


Question à Fabrice Dhume

Question

Je souhaiterais interroger le parallèle que vous avez fait entre partenariat et coopération. A l’échelle de notre travail, le champ de la coopération n’est-il pas différent de celui du partenariat au sens où les acteurs qui entrent en coopération n’ont pas forcément les mêmes objectifs. Dans le partenariat, il y a peut-être cette idée, sous-jacente, que l’on définit des objets ou un intérêt qui appartiennent à une communauté.

Fabrice Dhume

Je me permets de poser différemment vote question qui est importante. Plutôt que de définir a priori telle ou telle forme de travail ensemble, je propose que l’on se demande ce que l’on retient pour différencier telle ou telle forme de travail.

Ce qui différencie le partenariat de la coopération n’est pas une question d’objet ou de rapport à l’objet, ce qui les différencie, c’est la structure des relations.
Deuxième élément : à quel niveau d’observation du travail en commun se situe-t-on ? Dans un processus dans lequel deux institutions entrent en relation, à quel moment peut-on dire qu’il y a partenariat ? Ma réponse serait : à aucun moment, sinon après coup, en considérant la façon dont on a travaillé.
Dans cet après-coup, on peut constater que partenariat peut être le nom de toutes les relations qu’on aura développées pendant tout le temps de la relation de travail et qui correspondent à des formes de travail extrêmement différentes. On peut aussi tâcher d’identifier les formes de relation qui auront été les plus intégrées et dans lesquelles les deux institutions ont été dans la coopération la plus proche.

Notes

[1] Institut social et coopératif de recherche appliquée, http://www.iscra.org.

[2] Bruno Jobert, dir, Le tournant néo-libéral en Europe : Idées et recettes dans les pratiques gouvernementales, Paris, L’Harmattan, juin 1994, 328 p., coll. Logiques Politiques.



Commentez cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Informations éditeur | Espace privé | SPIP