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L’identité professionnelle des bibliothécaires

Anne-Marie Bertrand , Rédactrice en chef du Bulletin des Bibliothèques de France

publié le lundi 15 août 2005

impression

Je commencerai cette intervention en citant Robert Damien(1), dans son intervention lors de vos dernières journées d’étude, à Agen en 2002. " Si la question se pose, c’est que le métier que vous faites et l’acte de lecture que vous essayez de promouvoir ont perdu de leur évidence. Il n’y a plus d’évidence en effet : dans une bibliothèque, quelle que soit sa forme, quel que soit son lieu, on ne fait pas que lire. Ou plutôt on y lit, mais d’une autre manière. On ne fait pas non plus qu’y échanger des livres. On ne sait plus très bien ce qu’on y fait. On y fait sûrement quelque chose. Mais on ne sait ni comment, ni pour qui on le fait. La question posée recouvre en fait une crise d’identité. Cette crise d’identité est sans doute beaucoup plus large et beaucoup plus profonde qu’elle en a d’abord l’air."

Pour tenter d’éclairer cette crise d’identité, je vais procéder ici à un autoportrait : les bibliothécaires vus par eux-mêmes.

Premier constat : il n’y a pas une identité, mais des identités. Lors du congrès de l’ABF en 2002, Raymond Bérard évoqua " le risque d’une balkanisation de notre métier et d’une perte d’identité ". Peut-on faire un bref recensement de la diversité de l’exercice du métier ? On y trouverait plusieurs classements :

  • par type de bibliothèque : bibliothèques d’étude et de recherche, BN, bibliothèques scolaires (où ce ne sont pas des bibliothécaires qui exercent), bibliothèques publiques
  • par type de publics : chercheurs, étudiants, jeunesse, publics difficiles, etc.
  • par type de documents : disques, films, documents numériques, créant pour chaque secteur une nouvelle identité : -thécaires (machinthécaires)
  • par type d’activités : centrées sur catalogage, formation, animation, accueil, encadrement/gestion/direction...
  • par type de valeurs (objectifs, projets, ambitions) : transmission (patrimoine), démocratisation, gestion, éducatif, social, culturel (= familles professionnelles) ; rapport au politique (BU, BM, BDP...) ; rapport au territoire ; rapport au public (défini/Indéfini), etc.

Genèse de l’identité professionnelle

Vocation 

Exercer le métier de bibliothécaire relèverait d’une vocation. Il s’agit là, selon moi, d’une idée reçue, d’une idée à mettre à mal. Une enquête menée en 1996 auprès des catégories B des bibliothèques municipales d’Ile-de-France(2), montre que la moitié de l’échantillon interrogé (164 personnes sur 333) avait exercé un autre métier avant celui de bibliothécaire. Bernadette Seibel fait le même constat dans une enquête sur une promotion d’élèves-conservateurs de l’ENSSIB (DCB 13) : " Les conservateurs âgés de 30 ans ou plus , ont eu l’occasion d’exercer une activité antérieure avant de se présenter au concours ou d’être présentés sur une liste d’aptitude. Leur entrée dans le métier de conservateur doit être mise au regard de cette expérience. Ils représentent un tiers de la promotion (soit 36%) ". " Notons encore que 15% des conservateurs mentionnent l’inusable intérêt pour la lecture, les métiers du livre, les bibliothèques, qui parfois s’exprime encore en terme de vocation ! Il est plus souvent le fait des plus jeunes sans expérience professionnelle fondée. " L’inusable intérêt pour le livre et la lecture fait l’objet d’une non moins inusable ironie. Ironie qui doit être interrogée (qui m’a interpellée comme membre de jury) : ceux qui manifestent de l’enthousiasme pour ce métier et ses objets doivent-ils en être pénalisés ?

Héritages : la savante et la populaire

En 1958, encore, une brochure présente dans cet ordre le rôle que la Direction des Bibliothèques assigne aux bibliothèques municipales : conservation des fonds anciens d’Etat, développement des fonds d’étude pour les étudiants et les enseignants, enrichissement d’un fonds local pour les érudits et les chercheurs, et, in fine, la lecture publique pour tous(3).
Le modèle de bibliothèque promu à la Libération permet ainsi la perpétuation d’une double desserte : celle de " l’élite bourgeoise " qui fréquente les bibliothèques d’étude, et celle du peuple, assigné dans les bibliothèques " populaires ". Jusqu’à la fin des années 1960, l’unicité ou la dualité des établissements demeure. La coutume est, dans les villes, de juxtaposer une bibliothèque d’étude et une bibliothèque de prêt (inégales en dignité et en moyens). Ce modèle est combattu par le rapport interministériel sur la lecture publique (1968) qui adopte le modèle dit de " bibliothèque publique " c’est-à-dire un modèle unique, universaliste, une bibliothèque pour tous, réunifiant les deux missions de la bibliothèque. Michel Bouvy(4).

(Intervention devant le groupe d’études interministériel, 19 janvier 1967) : " A cette conception bi-partite de la bibliothèque municipale, qui me paraît condamnable, s’oppose la conception unitaire, celle qui est adoptée par presque tous les pays étrangers, sinon par tous, celle de la bibliothèque publique. La bibliothèque publique, c’est la bibliothèque unique pour toute la population, prêtant largement ses collections, largement ouverte à tous. Elle est à la fois bibliothèque de distraction et bibliothèque d’étude [...]. L’idée de la bibliothèque pour l’élite et celle de la bibliothèque populaire, ce sont les deux idées qui ont toujours fait le plus de mal aux bibliothèques françaises, et malheureusement ce sont les plus répandues à l’heure actuelle dans la plupart des milieux. La bibliothèque publique n’est, il faut le répéter, ni un service de luxe ni une œuvre de bienfaisance. C’est un service public aussi utile que l’école. " En promouvant un nouveau modèle de bibliothèque, il s’agit aussi de modifier le profil du métier de bibliothécaire, dont beaucoup " auraient pensé déchoir en conseillant un lecteur profane, auraient considéré comme plus scandaleux encore d’ouvrir grandes les portes du temple, voire de chercher à y attirer le passant désœuvré. (5)" Le rapport prévoyait ainsi la création d’un corps nouveau de " bibliothécaires de lecture publique " formés en IUT(6) - corps qui ne sera jamais créé. On voit bien les caractéristiques, le poids de l’héritage en matière d’identité professionnelle : d’un côté, le bibliothécaire d’étude (d’érudition, du patrimoine), un métier établi, avec des savoirs reconnus, avec des instances de formation (DSB 1950, ENSB 1963). De l’autre, un service un peu méprisé, balbutiant, militant. De ce côté, pas de savoirs reconnus, un diplôme (CAFB, 1951, détention obligatoire pour recrutement communal seulement en 1966) qui forme les A et les B, ou plutôt qui reconnaît leur formation - " Dès ses débuts, le CAFB est autant un diplôme postérieur au recrutement qu’une formation initiale. (7) " Une caractéristique qui va perdurer jusqu’au bout : ainsi, dans l’étude déjà citée (1996), plus du tiers des agents de catégorie B interrogés avaient commencé leur carrière comme employés de bibliothèque ; près de la moitié (45 %) avaient débuté sans diplôme professionnel(8). Le diplôme a une valeur symbolique, d’affiliation à la communauté professionnelle.

On constate donc une dissymétrie persistante entre les deux facettes principales du métier (étude/lecture publique), en termes d’image, de savoirs et compétences reconnus, et donc de formation. Ce constat rejoint l’analyse sociologique que fait Bernadette Seibel de la structuration du métier à partir des années 1950. D’un côté, dit-elle, les personnels de l’Etat dont " la sélection s’effectue sur l’évaluation d’une compétence intellectuelle générale (niveau d’études) ", de l’autre, les agents des collectivités locales dont l’identité est " issue de l’expérience du travail : c’est moins ce que savent les bibliothécaires qui prime que ce qu’ils font. (9) " D’un côté, le diplôme universitaire, de l’autre le diplôme professionnel. La réforme statutaire de 1991-1992 a été déséquilibrante aussi pour cette raison : elle ne reconnaît plus que le niveau universitaire.

Evolutions

Je reviens à l’analyse de l’époque contemporaine et aux évolutions qu’elle montre. Trois préalables, très rapidement :

  • Evolution quantitative : les effectifs en bibliothèque municipale ont augmenté de 53 % au cours de la décennie (13.330 emplois en 1991, 20.460 en 2000). Il faut intégrer, agréger ces nouveaux arrivants.
  • Evolution du contexte social : urbanisation, élévation du niveau scolaire, augmentation du temps libre.
  • Evolution dans les missions : explicite dans le code de déontologie de l’ABF : " Le bibliothécaire est d’abord au service des usagers de la bibliothèque. " On est passé de l’ère des collections à celle des services, de la maison des livres à la maison des lecteurs.

Comment l’évolution de ce contexte joue-t-elle sur l’identité professionnelle (les identités) ?

Petite chronique d’une période crépusculaire

* Fin du militantisme. Bibliothécaire, c’est un métier (qui appelle une formation). Un écho s’en trouve dans un article de Katerine Feinstein, où elle écrit, par exemple : " On ne peut pas avoir de bons bibliothécaires pour enfants sans formation efficace. La formation permet de légitimer une profession : ces idées, qui étaient celles de Marguerite Gruny, sont toujours essentielles. (10) " Bibliothécaire, c’est un métier. Ce qui suscite les protestations récurrentes contre l’emploi de bénévoles ou contre les emplois-jeunes. Ambiguïté : il y a concomitance entre la fin du militantisme et la fin du mouvement de professionnalisation (les emplois précaires en bibliothèque municipale sont passés de 11,7 % de l’effectif total en 1991 à 20,1 % en 2000).

* Fin de la politique d’offre : la bibliothèque, disait Dominique Tabah en 1997, ne doit pas " seulement être chargée de répondre à la demande la plus manifeste ou la plus immédiate "(11). Or, dans les années 1990, apparaît une version édulcorée du service public qui en fait un " service au public " : c’est-à-dire que la satisfaction du public, et donc la politique de la demande, deviennent primordiales.

* Fin de la transmission culturelle. Des chercheurs soulignent que les jeunes générations ne manifestent pas, comme leurs devancières, de bonne volonté culturelle , c’est-à-dire le sentiment qu’ils ont à recevoir, à apprendre des générations précédentes, que des œuvres, des classiques transcendent les générations, et qu’il faut les connaître. Ce qui amène à réinterroger la question de la transmission, et notamment la question de l’école et de la famille. Nous sommes dans une société individualiste, souligne Henri Mendras (FNSP-OFCE), qui désacralise les grandes institutions (l’armée, la République, l’école) et " remet en question toutes les formes d’autorité " : " chacun bricole sa religion, chacun veut bricoler sa culture ".

* Fin du modèle de lecture savante, intégrale, linéaire, scolaire.

Diagnostic de collégiens : " Emile Zola, il écrit trop " ; " Je ne m’aventurerais pas à lire du Balzac, il paraît que c’est long Balzac (12). A ce modèle s’ajoutent, ou se substituent, les modèles de lecture-zapping (on lit le chapitre, la page, l’extrait qui intéresse , et non plus une œuvre comme un tout) et de lecture utilitaire (on lit pour réussir ses examens). Pour le sociologue Christian Baudelot, la " pratique de la lecture n’est plus, parmi les jeunes, l’objet d’une valorisation et d’une légitimation aussi fortes qu’il y a trente ans " ; il parle d’une banalisation du livre : " En se laïcisant, la lecture se libère de son auréole ou du surmoi(13) ".

Bref, il est sans doute légitime de s’interroger sur la fin d’une époque, qui se manifesterait, pour les bibliothèques, par la fin de l’Etat-Providence, la fin de la culture légitime, la fin de la place symbolique du livre et la fin d’une époque de développement des bibliothèques.

Dans cette période déstabilisante, quelle image les bibliothécaires se font-ils d’eux-mêmes ? Quelles représentations ont-ils d’eux-mêmes et de leur métier ?

Représentations du métier

Les documentalistes au miroir

Faisons un court détour par l’autoportrait que les documentalistes font de leur profession. Profession encore récente, celle de documentaliste est toujours animée d’un souci de reconnaissance. Il est donc normal, quoique frappant par sa constance, que l’autoportrait des documentalistes évoque systématiquement " l’image " de la profession. Citons, par exemple, Hélène Soenen (1987) : " Le mot documentaliste est un terme polysémique qui rend ambigu son usage courant (...). Toutes ces raisons concourent à donner du métier une image imprécise et à accentuer la méconnaissance des fonctions documentaires(41) " ; Jean-Philippe Accart (2000) : " Le métier de documentaliste souffre d’un déficit de reconnaissance statutaire(15) " ; Viviane Couzinet (2003) :  Par un processus lent et laborieux, elle [la profession de documentaliste] construit l’image d’une profession actrice indispensable de la mise en œuvre de l’innovation technologique (...). Il s’agit de tout mettre en œuvre pour montrer que seul le documentaliste est capable d’apporter une réponse à un problème informationnel : ainsi une représentation de son expertise est progressivement construite. (16) ".

Si les documentalistes disent souffrir d’un déficit d’image et de reconnaissance, c’est a fortiori le cas pour un secteur encore plus récent de cette profession : les documentalistes des collèges et des lycées. Bien sûr, il existait des documentalistes dans l’enseignement secondaire avant la création du CAPES de documentation, en 1989, et la création d’un statut d’enseignant documentaliste : il y avait des activités et des acteurs, il s’agit désormais de créer une profession. Une double difficulté se présente à eux dans ce processus : la méconnaissance de leur fonction d’une part, le positionnement par rapport aux enseignants d’autre part. Les deux questions sont étroitement liées comme Bernadette Seibel l’analyse : " Confrontés à l’ignorance, voire à l’indifférence des professeurs, vite interprétée en terme de "mépris", les documentalistes tentent d’inverser le sens de la relation de pouvoir instaurée au bénéfice des enseignants. (17) ". Le documentaliste est considéré comme " un membre négligeable de la communauté éducative ", déplorent de jeunes documentalistes(18). Cette difficulté est augmentée par l’entrée d’Internet dans les CDI : " De cette absence de reconnaissance des personnels et de leur spécificité, on met régulièrement en avant les contenus et non les personnels en partant du principe que le pire cancre arrivera toujours à trouver "quelque chose" grâce à l’outil souverain qu’est Internet. (19) "

Pour clore ce triste panorama, un rayon de soleil : une étudiante de maîtrise a trouvé la solution pour améliorer l’image du documentaliste : " Il serait intéressant de revaloriser l’image, souvent négative, du métier de documentaliste, pour le rendre plus crédible auprès de la population masculine. Pour cela, il faudrait casser les stéréotypes qui associent le documentaliste au bibliothécaire, ceux qui confortent l’idée selon laquelle c’est un métier peu technique, peu rémunéré, etc. (20)"

Les bibliothécaires se regardent

Revenons sur l’image qu’ont d’eux-mêmes les bibliothécaires. Notons d’abord que, si les bibliothécaires sont férus de réflexion autobiographique, pour définir leur métier, ils sont plus souvent dans l’indécision (" le bibliothécaire est ou...ou... ") ou la négation (" le bibliothécaire n’est pas... "). La profession de bibliothécaire s’est construite " contre ", c’est ce que rappelle Jean-Pierre Rioux : " Mais le bibliothécaire n’est pas non plus un militant du bonheur du peuple, un bénévole de progrès ou un pédagogue rentré qui rivaliserait à armes inégales avec l’instituteur : l’histoire du XIXe siècle a été tout entière emplie de ces hésitations sur sa vocation, de ces conflits à la marge, de cette obsession du livre ferment de démocratie, des interrogations sur la nature exacte du lieu où le pain normalisé de la lecture doit être proposé aux esprits méritants, aux amis de l’instruction, aux âmes trempées par le "bon" livre. Non, disent les [de l’ABF], le bibliothécaire n’est ni un érudit qui décourage le lecteur moyen, ni un militant qui infantilise et catéchise ses frères, ni un conservateur farouche perdu dans ses propres travaux, ni un pédagogue honteux ou au rabais : il est, il n’est qu’un technicien des lectures au service du citoyen, qu’un professionnel de la lecture d’autrui (...).(21) ".

Après le ni..., ni..., revenons au ou..., ou... Les observateurs comme les bibliothécaires pratiquent volontiers l’analyse ternaire. Hubert Fondin distingue le bibliothécaire de conservation, le bibliothécaire de lecture et le bibliothécaire spécialisé ; Michel Melot le bibliothécaire-chercheur, le bibliothécaire-ingénieur et le bibliothécaire-gestionnaire(22) ; quant à Daniel Renoult, il évoque trois évolutions possibles, trois avenirs : le patrimoine, les métiers du livre ou ceux de l’information(23).
D’autres tentatives de définition sont plurielles, ainsi la brochure de l’ENSSIB présentant le conservateur territorial comme " un gestionnaire d’établissement, un chef de projet, un spécialiste de l’informatique documentaire et un spécialiste des nouvelles technologies " mais aussi comme " un médiateur culturel et social(24) ".

Les représentations qu’ont les bibliothécaires d’eux-mêmes (ou qu’ils présentent d’eux-mêmes) sont donc floues, indécises, voire contradictoires. Il n’est donc pas surprenant qu’ils éprouvent, dès lors, des difficultés à faire valoir leur image et obtenir la reconnaissance soit de leur environnement politico-administratif, soit de leurs usagers.
Pour les bibliothèques publiques, le directeur de bibliothèque se rapproche de plus en plus d’un modèle administratif : " Ce modèle se traduit par le recul progressif des spécificités du métier et le renforcement des compétences administratives et "organisationnelles" : les capacités essentielles sont l’aptitude à diriger une équipe, les qualités d’analyse et de synthèse, et l’aptitude à la négociation, les formations à privilégier sont les techniques d’encadrement, la gestion budgétaire et administrative et l’action culturelle. Ce profil de poste, de plus en plus administratif, comporte le risque de voir disparaître la spécificité "bibliothéconomique" de la fonction, avec, pour corollaire, une soumission de plus en plus grande à la politisation de la vie municipale. (25) "
Pour les bibliothèques d’étude, la représentation du métier n’est pas non plus sans risque, comme l’analyse Alain Gleyze : " Ces représentations ne sont pas sans conséquence sur la conception des fonctions des conservateurs des bibliothèques universitaires. En raison du poids des attributions administratives et techniques, la conception dominante semble être devenue celle d’une profession vouée à l’encadrement ou à l’exercice de fonctions techniques. Cela n’est pas sans risque, car sur le plan administratif et gestionnaire comme sur le plan technique, il existe des spécialistes de ces fonctions qui sont a priori mieux à même d’y réussir que les conservateurs. (26) " Quant aux représentations que les usagers se font du métier, on sait qu’elles sont diverses et pas toujours positives - si la compétence et la disponibilité des bibliothécaires sont largement louangées, la méconnaissance du travail accompli reste grande.

Pour faire reculer cette ignorance vaguement méprisante, des bibliothécaires ont joué la carte de la scientificité : Bertrand Calenge : si les bibliothécaires " ressentent souvent un malaise quant à la reconnaissance de leur métier (notamment vis-à-vis des universitaires), c’est peut-être en partie parce que l’objet de ce métier n’est pas reconnu comme "science" dans le cadre des sciences humaines et sociales. (27) ". Il s’agit, dit Bernadette Seibel, " d’accentuer la visibilité scientifique de certains aspects de l’activité professionnelle(28) " D’où l’essor d’une panoplie d’outils supposée créer de la rationalité scientifique et, donc, de la légitimité : de la littérature professionnelle, de la presse professionnelle, des procédures, de la normalisation, des consultants, des référentiels-compétences, etc., l’outil principal étant l’assimilation aux " sciences " de l’information - avec des conséquences ambiguës sur la définition des frontières entre métiers des bibliothèques et métiers de l’information.
Cette quête de la reconnaissance scientifique est battue en brèche par les dispositifs actuels des concours de recrutement où la culture générale est, on l’a dit, valorisée par rapport à la culture professionnelle. Par ailleurs, elle ne recueille pas l’adhésion de l’ensemble du groupe professionnel : par exemple, le Conseil supérieur des bibliothèques a pris clairement position sur cette question : " C’est un des points importants du message du Conseil cette année : le poids des technologies et de la gestion dans l’activité quotidienne des responsables de bibliothèques ne doit pas leur faire perdre de vue le cœur même et la justification de leur métier, les collections et l’accès à leur contenu (...). C’est cette forme de compétence, centrale et constitutive du métier, qui le légitime. Se réfugier derrière ses seules compétences techniques et y borner ainsi son identité mettrait en péril l’identité même de la profession. (29)"

Comment ces représentations multiples, floues, indécises, non consensuelles peuvent-elles laisser perdurer un groupe professionnel fortement structuré ? Il me semble que c’est parce que le ciment du groupe, ce n’est pas l’image que les professionnels ont d’eux-mêmes, mais les valeurs, les convictions qu’ils partagent.

Socle commun, valeurs communes

Robert Damien, toujours lui, évoquait " un métier très étrange, et pour certains très inattendu, qui est le métier de bibliothécaire. "

La conviction qu’il existe un métier de bibliothécaire reste très vivace et se manifeste toujours par l’affiliation voulue, explicite, à une communauté professionnelle et à ses valeurs. Dominique Lahary : " Le métier, c’est aussi une idéologie active, qui influe sur l’activité. (30) " Pour finir cette intervention, je vais donc me livrer à une tentative d’épuisement, à la Pérec, de cette " idéologie professionnelle ". J’y vois six valeurs (six convictions) : bibliothécaire, c’est un métier ; tourné vers la modernité ; qui s’occupe des choses de l’esprit ; au bénéfice de tous ; un métier de relations, et un métier de conviction.

* Profession/Professionnalisme Marguerite Altet (à propos des enseignants) cite les critères qui définissent une profession : " une base de connaissances ; une pratique en situation ; une capacité à rendre compte de ses savoirs, de ses savoir-faire, de ses actes ; une autonomie et une responsabilité personnelle dans l’exercice de ses compétences ; une adhésion à des représentations et à des normes collectives, constitutives de "l’identité professionnelle" ; l’appartenance à un groupe qui développe des stratégies de promotion, des discours de valorisation et de légitimation(31). " L’affiliation à une communauté professionnelle passe par l’adhésion à ses valeurs. " Without common values we are not a profession " disait Donald Sager (ALA Council 2000).

* Modernité (technique)
Réjean Savard : " Tout comme le bibliothécaire n’est pas à proprement parler un spécialiste du livre, il ne doit pas non plus se définir comme un spécialiste de l’informatique ou encore d’Internet. Il faut cependant bien admettre que certains sont tentés de le faire et si l’on en croit les programmes de formation continue des bibliothécaires où les nouvelles technologies écrasent de tout leur poids les autres sujets de formation (du moins en Amérique du Nord), on peut se demander si cette profession a un intérêt pour autre chose que les applications informatiques à la bibliothéconomie. (32) "

* Culture, savoir, transmission La diffusion du savoir, de la culture, de la création implique, à leur égard, de l’intérêt, des connaissances, de la curiosité et une croyance en leur importance. D’où une perception particulière du temps, une gestion particulière du temps : les bibliothécaires travaillent pour les générations d’aujourd’hui et pour les générations futures. " Pas de stock, pas de civilisation ", résume Régis Debray, tandis que Dominique Poulot, historien des musées, évoque " un imaginaire de l’usufruit, où le véritable propriétaire est l’avenir " (33).

* Partage, intérêt général
Dominique Arot : " Les bibliothécaires (ils n’en ont pas le monopole) sont habités par la conviction que l’écrit, qu’il soit littéraire, documentaire, ou informatif - et donc le livre - est un instrument de construction de soi, d’intelligence et de maîtrise du monde et donc une source de liberté(34) ". Réjean Savard, à nouveau, mais cette fois, positivement : " Ces valeurs traditionnelles du bibliothécaire en Amérique du Nord reposent essentiellement sur la défense du libre accès à l’information. En Amérique du Nord, les bibliothécaires ont toujours considéré l’information comme un "bien public" (notion de public good en anglais) pour laquelle un accès gratuit ou du moins le plus ouvert possible est essentiel. " Les bibliothèques comme service public de la lecture.

* Métier de relations " Quand on fait ce métier, on a une réflexion culturelle sur notre mission, sur notre rôle. Quand on commence, on se dit " j’aime bien les livres, les disques..." Après on se rend compte qu’on fait un très beau métier, avec des implications sociales, on a une réflexion sur la citoyenneté... " ; " Néanmoins, j’ai choisi ce métier et ne le regrette pas, malgré les obstacles (titularisation difficile, notamment). La richesse des contacts (professionnels, public), le sens du service public et le sentiment d’être " utile " aux gens en font un métier beau et passionnant. " ; " C’est une très belle profession, qui peut être très riche vis-à-vis du public et aussi pour soi. On est ouvert sur le monde. (35) "

* Métier de conviction , justification, légitimité Les légitimités professionnelles des bibliothécaires sont composites - intellectuelles, culturelles, relationnelles, techniques, sociales, politiques, etc. Question que Dominique Lahary analyse en termes religieux : " Pour reprendre une notion théologique aujourd’hui bien oubliée (...), on pourrait dire que le métier c’est la justification par la grâce (l’employeur), la justification par les œuvres (la demande), la justification par la foi (l’identité professionnelle). (...) Nous sommes insaisissables car directement branchés sur la transcendance. Il n’est pas douteux que la mission structure la motivation, et en grande partie l’identité professionnelle (36) . "

Cette citation de D. Lahary me fait d’ailleurs penser à une remarque que m’a faite un jour un responsable du CNFPT en disant : " il n’est pas facile de discuter avec vous, les bibliothécaires. Dès que l’on aborde la question des missions ou des fonctions, vous vous retranchez derrière le préambule de la Constitution. "

Alors, quelle identité ? Quel cœur du métier ?

La valeur-souche serait " l’information comme bien public ", pour reprendre la belle formule de Raymond Bérard, la culture comme bien public. Etre bibliothécaire, c’est un métier de conviction (la démocratisation, l’égalité d’accès) au service d’un objectif honorable (le partage du savoir et de la culture) mis en œuvre dans un établissement public. Où l’on voit que de la légitimité à la légitimation, il n’y a qu’un pas.


Questions à Anne-Marie Bertrand

Dominique Lahary

Je me demande si le fameux danger de politisation n’est pas un fantasme... par exemple un fantasme de fonctionnaires de l’Etat, dont le discours traduirait en fait la peur de la décentralisation. On en a eu récemment un exemple lors des mouvements sociaux dans l’Éducation nationale.
Notre rôle à nous, fonctionnaires territoriaux est de nous intégrer dans des politiques publiques, de devenir des agents de politiques publiques. Michel Bourumeau, directeur de la BDP du Pas-de-Calais, me disait tout à l’heure : " nous avons à mettre en œuvre un segment de politique publique, sur la lecture publique. " N’ayons pas peur de cette politique-là.

Anne-Marie Bertrand

Entièrement d’accord avec ce que vient de dire Dominique Lahary... La citation du texte de Claude Khiareddine (qui est d’ailleurs bibliothécaire territoriale), lui a sans doute fait perdre son sens global. Son argument est que l’abandon d’une légitimité scientifique, le fait que les directeurs de bibliothèques font, pour une bonne part, une activité essentiellement administrative, entraînent que le politique ne leur reconnaît plus de légitimité scientifique. Cela ouvre la porte à un déséquilibre dans le dialogue évidemment nécessaire avec le politique.


Notes

(1) Note de l’éditeur : Robert Damien, " Quel sens pour l’action culturelle en bibliothèque ? " in L’action culturelle en BDP : locomotive ou danseuse ? Actes des journées d’étude de l’ADBDP, Agen, novembre 2002, http://www.adbdp.asso.fr/association/je2002/damien.htm.

(2) Anne-Marie Bertrand, Bibliothécaires en Ile-de-France : autoportrait d’un groupe professionnel, ABF, 1998 (Les Cahiers du GIF).

(3) ; Ministère de l’Education nationale, " Invitation à une visite des bibliothèques françaises ", 1958.

(4) Note de l’éditeur : Michel Bouvy fut Directeur de Bibliothèque Municipale de Cambrai, puis directeur de la BCP de la Moselle et l’un des animateurs de la Section Lecture Publique de l’ABF dans les années 60 et de la revue Médiathèques publiques. Sur ce sujet voir également, Dominique Lahary, " Le développement territorial de la lecture publique : éléments de rétroprospective " in Les missions des bibliothèques départementale : du modèle imposé au modèle libéré ? Actes des journées d’étude de l’ADBDB, Metz, novembre 2001, http://www.adbdp.asso.fr/association/je2001/lahary.htm.

(5) La Lecture publique en France : rapport du groupe d’études, La Documentation française, 1968 (Notes et études documentaires, n ° 3459).

(6) Pierre Gras : " Si le public ne va pas dans les bibliothèques, ce n’est pas faute d’animateurs, mais faute de bibliothèques (...). L’Etat peut toujours envoyer d’office des animateurs à Dijon, où la Ville ne veut pas développer les bibliothèques, ils ne serviront à rien. " " Les bibliothécaires de lecture publique ou bibliothécaires-animateurs ", 24-06-68. Archives BM Dijon.

(7) Daniel Renoult, " Les formations et les métiers ", Histoire des bibliothèques françaises, tome 4, sous la dir. de Martine Poulain, Promodis-Cercle de la Librairie, 1992.

(8) Anne-Marie Bertrand, Bibliothécaires en Ile-de-France, op. cit. Daniel Renoult explicite cette statistique : " Dès ses débuts, le CAFB est autant un diplôme postérieur au recrutement qu’une formation initiale. " (" Les formations et les métiers ", Histoire des bibliothèques françaises, tome 4, op. cit.)

(9) Bernadette Seibel, " Les enjeux d’une profession ", Histoire des bibliothèques françaises, tome 4, op. cit.

(10) Katy Feinstein, rendant compte des Assises nationales pour les bibliothèques de jeunesse (janvier 1999), " La formation des bibliothécaires pour la jeunesse ", Bulletin des bibliothèques de France, n ° 3, 1999.

(11) " Le rôle social et culturel des bibliothèques vu de Bobigny ", Bulletin des bibliothèques de France, 1997, n°1.

(12) François de Singly, Les Jeunes et la lecture, 1993.

(13) Christian Baudelot, Marie Cartier, Christine Detrez, Et pourtant ils lisent..., Seuil, 1999.

(14) Hélène Soenen, " Les métiers de la documentation : panorama et perspectives d’évolution ", Bulletin des bibliothèques de France, n° 4, 1987.

(15) Jean-Philippe Accart, " Bibliothécaire, documentaliste, même métier ? ", Bulletin des bibliothèques de France, n° 1, 2000.

(16) Viviane Couzinet, " Praticiens de l’information et chercheurs : parcours, terrains et étayages ", Documentaliste, n° 2, 2003.

(17) Bernadette Seibel, " Les documentalistes des lycées et collèges : représentations du métier ", Bulletin des bibliothèques de France, n° 6, 1995.

(18) Cité dans Elisabeth Merlin-Videcoq, " Quelles motivations pour quel métier ? ", Argos, n° 24, 1999.

(19) Daniel Fondanèche, " Pour un brevet de compétences documentaires ", InterCDI, n° 184, 2003.

(20) Emilie Roux, Documentaliste : un métier féminin ?, mémoire de maîtrise, Paris I, 2002.

(21) Jean-Pierre Rioux, " L’Evolution des politiques culturelles et les métiers de la bibliothèque ", Bulletin d’informations de l’ABF, n° 152, 1991.

(22) Cités dans Bertrand Calenge, " A quoi former les bibliothécaires et comment ? ", Bulletin des bibliothèques de France, n° 6, 1995.

(23) Daniel Renoult, " Les formations et les métiers ", Histoire des bibliothèques françaises, tome 4, op. cit.

(24) ENSSIB, Recruter un conservateur de bibliothèque : la bibliothèque, carrefour culturel de la cité, 2000.

(25) Claude Khiareddine, " Représentations du métier de bibliothécaire et évolution des pratiques ", op. cit.

(26) Alain Gleyze, " Savoirs, techniques et pouvoirs ", Bulletin des bibliothèques de France, n° 1, 2001.

(27) Bertrand Calenge : Si les bibliothécaires " ressentent souvent un malaise quant à la reconnaissance de leur métier (notamment vis-à-vis des universitaires), c’est peut-être en partie parce que l’objet de ce métier n’est pas reconnu comme "science" dans le cadre des sciences humaines et sociales. " (" A quoi former les bibliothécaires et comment ? ", op. cit.)

(28) Bernadette Seibel, " Les enjeux d’une profession ", op. cit.

(29) Conseil supérieur des bibliothèques, Rapport pour les années 1996-97, CSB, 1998.

(30) Intervention à la journée d’études " Les évolutions professionnelles dans les bibliothèques et les référentiels des métiers ", Mediadix, 12-05-2003.

(31) Marguerite Altet, La Formation professionnelle des enseignants : analyse des pratiques et situations pédagogiques, PUF, 1994, p.24-25.

(32) " La formation des bibliothécaires en Amérique du Nord : modernité et valeurs professionnelles ", Bulletin des bibliothèques de France, n°1, 2000.

(33) Dominique Poulot, Musée, nation, patrimoine, Gallimard, 1997.

(34) " Les valeurs professionnelles du bibliothécaire ", Bulletin des bibliothèques de France, n ° 1, 2000

(35) Cités dans Anne-Marie Bertrand, Bibliothécaires en Ile-de-France, op. cit.

(36) Dominique Lahary, " Du profil de poste au métier ", Bulletin de l’ABF, n° 164, 1994, p. 78.



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