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Les acteurs bénévoles du réseau de lecture publique de la Loire : engagement et autonomie

Loïc Langlade et Jérôme Michalon , étudiants en sociologie à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne

publié le jeudi 25 août 2005

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C’est à partir d’un vaste projet de réflexion quant à l’état des services assurés par la Médiathèque départementale de la Loire, et plus précisément quant à sa mission de relayer une offre culturelle en milieu rural (par la mise à disposition de livres, vidéocassettes, CD ou DVD, mais aussi de supports d’animations ou d’expositions...), que fut entrepris une enquête sociologique sur le personnel bénévole chargé du fonctionnement des bibliothèques-relais (alimentés par les bus de la Médiathèque départementale de la Loire).

Ce projet de réflexion fait référence à une problématique clairement identifiée : comment assurer à un niveau local (les différents territoires ruraux), une offre de services culturels de qualité impulsée et gérée par une " institution-mère " (la Médiathèque départementale de la Loire) dans une logique globale (l’accès à la culture) ?

Pour rendre compte de notre travail d’enquête portant sur les acteurs bénévoles du réseau de lecture publique de la Loire, nous proposons de procéder en 2 temps ; le premier, consacré au déroulement de l’enquête, explicitera la méthodologie utilisée et les profils de la population rencontrée. Le second temps reprendra les grands résultats de l’enquête ; résultats que nous tenterons de relier entre eux de manière concise.

I - Le déroulement de l’enquête

Les étapes de la méthode

Le premier impératif de l’enquête fut de mettre au point une méthode de sélection de 30 bénévoles à interviewer (2) . Pour ce faire nous avons décidé d’envoyer un questionnaire à l’ensemble des membres du réseau de bibliothèques-relais de la Loire, soit environ 1 200 personnes. Les retours de ces questionnaires nous ont permis de tirer un échantillon le plus représentatif possible. Nous avons traité 305 questionnaires.

Les profils construits constituaient un idéal vers lequel s’orienter. Nous nous y sommes attachés. Toutefois la configuration du terrain d’enquête nous a contraint à adapter nos exigences (3).

Pour récolter des informations plus précises et non quantifiables, nous avons donc mené des entretiens. L’objectif étant d’avoir accès à des paroles et à des points de vue de bénévoles (4), il nous semblait plus pertinent de mettre sur pied un guide d’entretien privilégiant la logique de discussion, non organisée sur le mode de l’interrogatoire. Nous avons voulu établir pour chaque entretien, un climat propice à laisser émerger des paroles singulières et non-contraintes : spontanées. Sociologiquement, il s’agit de privilégier une logique semi-directive et compréhensive (5). " Directive " car nous n’avons pas mener nos entretiens les mains vides : armés de notre guide, nous pouvions faire émerger des thèmes d’enquête. " Semi " car nous n’avons pas contraint nos interlocuteurs à une logique stricte et rigide. " Compréhensif " car tout notre travail s’est attaché à récolter le sens que les bénévoles rencontrés donnent à leur pratique, à leur engagement, à leurs motivations, bref à tout ce qui les relie à leurs bibliothèques.

Les caractéristiques des bénévoles : la population générale et les personnes interviewées

L’accès aux bénévoles que nous avons interviewés nous a été fourni par le biais de la direction de la Médiathèque départementale de la Loire. C’est avec elle que nous avons pointé du doigt les personnes susceptibles de répondre le mieux aux exigences de représentativité, en termes de caractéristiques socio-démographiques et socio-professionnelles. Nous proposons maintenant de présenter une vision large de notre panel et les nuances attenantes auxquelles il est possible d’accéder en resserrant notre regard. Pour conjuguer ces deux niveaux de regard, nous effectuerons ici des allers-retours entre les données statistiques(6) d’une part, et les éléments recueillis au cours des entretiens, de l’autre.

Cette population bénévole, à quoi ressemble-t-elle finalement ? Dans un premier temps, il faut dire que, sans surprises, nous avons rencontré une population majoritairement féminine (28 femmes pour 4 hommes).

En outre, il est à noter que, à l’image de l’ensemble de la population de référence, les bénévoles avec qui nous avons conduit les entretiens vivent en couple de manière très importante (23 personnes se disent mariées et une seule affirme vivre en concubinage) ; de plus, on remarque que parmi les personnes seules 5 ont connu une vie en couple dans le passé (4 veuves et une divorcée), contre 2 seulement qui se disent simplement " célibataires".

De la même façon, nombreux sont les bénévoles qui ont des enfants, et qui plus est, beaucoup d’enfants : Ils sont une large majorité (20) à déclarer avoir trois enfants et plus, suivis de près par ceux qui en ont un ou deux (11), et ils sont plus rares à n’en avoir aucun (2).

D’autre part, la tranche d’âge dans laquelle se trouve une grande partie des bénévoles que nous avons interviewés correspond à 36 - 65 ans (22 personnes), avec, à l’intérieur de cette tranche, une représentation importante des personnes ayant entre 56 et 65 ans (10).Viennent ensuite, dans l’ordre de l’importance numérique, les personnes entre 66 et 85 ans (6) -ce qui correspond à une sous-représentation de cette tranche vis à vis de la population globale- légèrement plus nombreuses que celles ayant moins de 35 ans (4).

Nous avons donc eu affaire pour moitié à une population relativement âgée : 16 des personnes rencontrées avaient plus de 56 ans, et étaient, de plus, toutes retraitées. Quant à la seconde moitié, elle compte en son sein une grande partie d’actifs (11), suivie de quelques personnes n’ayant pas ou plus d’activité professionnelle (5).

Parmi ces dernières, on trouve un étudiant, 2 mères au foyer, 2 personnes ayant travaillé dans le secteur de la santé et du social. On retrouve aussi ce secteur parmi les actifs de manière majoritaire ( 2 infirmières, 3 aide-maternelles, 1 aide à domicile) ; Ce sont ensuite les autres salariés du secteur public (1 enseignant, 1 cadre de la fonction publique, 1 gérante d’agence postal, 1 dame de service dans une cantine) qui représentent une part importante des bénévoles actifs. Cette part augmente et devient prééminente chez les bénévoles retraités, puisqu’ils sont 12 à avoir travaillé dans le secteur public ; et parmi ceux ci, 9 ont exercé la profession d’enseignant.

Le niveau scolaire des bénévoles semble relativement élevé au vu des statistiques globales : d’une part, plus de 150 personnes (la moitié) ont atteint, au minimum, le niveau Baccalauréat. D’autre part, la population étant composée d’une part importante de personnes de plus de 56 ans, les niveaux scolaires infra-Bac de leur époque témoignent eux aussi d’un degré relativement élevé de formation. Chez les personnes que nous avons rencontrées, le nombre de titulaires d’un Certificat d’Etudes ou d’un Brevet des Collèges est bien plus modeste et ce sont les niveaux équivalents au Baccalauréat (pour 12 bénévoles), et aux études supérieures (pour 9 autres), qui sont les plus représentés.

Notons également que nous nous sommes rendus dans presque autant de communes entre 1 000 et 5 000 habitants (14) que de communes en comptant moins de 1000 (15). Par trois fois seulement nous avons eu affaire à des communes de 5000 à 10000 habitants.

A ce propos, nous avons pu comprendre, dans les entretiens, que, pour les bénévoles, leur activité s’inscrivait toujours dans le cadre de l’animation culturelle de la commune. De fait, tous les enquêtés participent à cette animation alors que dans les statistiques globales, ils ne sont que 44% à le déclarer. Mais, en plus de cette participation, 3 des personnes rencontrées disent être investies dans la gestion communale, au sens de responsabilité politique (élu(e)s). Cette proportion est, quant à elle, tout à fait à l’image de la population globale qui compte 13% de bénévoles affirmant s’investir dans la gestion de leur commune.

Toujours en termes d’engagement, les bénévoles rencontrés sont, pour plus des deux tiers, membres d’une association autre que leur bibliothèque, ce qui correspond à une sur représentation par rapport aux chiffres issus des questionnaires.

Au sein de la bibliothèque-relais, une responsabilité incombe à certains bénévoles, celle d’assurer les relations avec la Médiathèque départementale de la Loire : 14 des personnes interviewées sont en effet ses " interlocuteurs privilégiés " ; 18 ne le sont pas. On s’en doute, cette proportion n’est pas représentative de l’ensemble des bénévoles puisque, pour chaque relais, une seule personne -ou deux, plus rarement- occupe cette fonction.

A propos de la durée de l’engagement des bénévoles rencontrés, on peut retenir que 16 sont entrés dans la bibliothèque entre 1994 et 2003, que 10 personnes l’ont fait entre 1980 et 1993, et 6 entre 1973 et 1979. De fait, si l’on ajoute à cela les données issues du traitement des questionnaires, on peut dire que la majorité des bénévoles est investie dans l’activité " bibliothèque " depuis 10 ans ou moins. Peut être que, passé cette durée, l’engagement peine à se pérenniser ?

II - Les résultats de l’enquête

Le point de départ de l’analyse des données recueillies consiste en une question : quels sont les rapports qui existent entre le projet de la Médiathèque départementale de la Loire et le projet des bénévoles des bibliothèques-relais ?

Si l’on s’intéresse à son slogan(7) - " la culture vient à vous, venez à la culture " -, La Médiathèque départementale de la Loire affiche un objectif qui est un double mouvement. Le premier objectif -" la culture vient à vous "- est explicitement traduit par la venue des bus de la Médiathèque départementale de la Loire en milieu rural. Cet objectif est relayé par la présence de bénévoles dont l’activité concrète est la traduction de cet enjeu culturel : celui-ci se réalise notamment par une relation de proximité entre usagers et bénévoles des bibliothèques.

Mais les bénévoles sont également le vecteur du deuxième objectif -" venez à la culture "- c’est à dire qu’ils participent, du fait même de la relation de proximité qu’ils concourent à établir dans leurs bibliothèques, à la promotion d’une logique autonome de rapport à la culture chez les usagers des bibliothèques. Le double objectif est donc de proposer une offre de lecture aux usagers des bibliothèques rurales (" la culture vient à vous ") et, en même temps, de susciter l’émergence d’une affinité personnelle avec l’activité de lecture, d’engendrer une demande spontanée de lecture (" venez à la culture "). D’après les entretiens que nous avons menés, il est apparu qu’une très grande partie des bénévoles adhérait à ce projet - formulé en ces termes tout au moins- et à ses objectifs.

Nous allons maintenant voir comment, dans les faits, les bénévoles actualisent ce projet, le rendent vivant. Et ce, à travers trois dimensions : les spécificités de la bibliothèque rurale, le travail des bénévoles, et la vision de leur engagement.

Les spécificités de la bibliothèque rurale

Les spécificités des bibliothèques-relais de la Médiathèque départementale de la Loire semblent tenir à la nature du territoire au sein duquel elles s’inscrivent : le territoire rural. On comprendra alors que les spécificités dont nous tenterons de rendre compte ici doivent être envisagées vis à vis d’un référent que constitue la bibliothèque en milieu urbain. Les bibliothèques-relais dans lesquelles nous nous sommes rendus présentent entre elles des similitudes qui les différencient de ce que nous appelons sommairement les bibliothèques " classiques ". Ces similitudes consistent essentiellement en deux grands volets : la vie sociale attachée à l’activité des bibliothèques d’une part, le contenu des offres de lecture d’autre part ; contenu symptomatique d’une logique particulière de fonctionnement.

La bibliothèque-relais de la Médiathèque départementale de la Loire est une structure dans laquelle se jouent des relations de sociabilité, c’est à dire des contacts humains soutenus et investis par des personnes qui viennent non seulement emprunter des livres, mais qui profitent de ce moment pour parler de leurs lectures et, plus généralement, de la vie collective du village. Les usagers et les bénévoles satisfont alors une double exigence de contacts : avec le monde de la lecture et avec autrui. La bibliothèque apparaît comme un lieu où se nouent des contacts humains qui rapprochent les habitants les uns des autres et, de ce fait, permet une forme d’intégration, c’est à dire les moyens pour les utilisateurs et les bénévoles de la bibliothèque d’être connus et reconnus.

Ce lieu, vecteur d’intégration, promeut une forme de sociabilité particulière : celle s’installant entre des personnes qui se ressemblent. Nous avons cru comprendre au fil de l’enquête que les usagers et les bénévoles présentaient des profils assez similaires : souvent des femmes d’un " certain âge " pour reprendre une expression tirée des entretiens et ayant endossé le rôle d’usager à un moment ou à un autre. Il existe donc entre les bénévoles et les usagers un phénomène agrégatif poussé que la façon commune qu’ils ont d’appréhender l’univers de la lecture (c’est à dire sur le mode de l’affect et de l’échange) vient renforcer.

Au-delà de ces caractéristiques qui forgent l’aspect relationnel des bibliothèques, nous nous sommes demandé quelle autre phénomène constituait la singularité de celles-ci. Constatant que les formes d’organisation pouvaient varier d’un relais à l’autre (étendue de l’équipe, temps d’ouverture, investissement des bénévoles, mode de gestion des prêts...), il est tout de même apparu un élément récurrent : la nature l’offre principale de lecture. Celle-ci est constituée en grande majorité par des lectures de terroir. Si l’offre de lecture est tellement orientée, c’est tout simplement pour proposer aux usagers des lectures dites " simples ", qu’ils apprécient et qu’ils demandent. Dans ces bibliothèques, l’objectif le plus souvent affiché est que le plus grand nombre possible de livres soit emprunté, autrement dit de satisfaire une demande. Et c’est précisément cette primauté accordée à la demande qui fait de ces bibliothèques des entités spécifiques.

Se voir dans le Terroir
Les livres les plus prisés, c’est à dire ceux qui connaissent le plus grand succès dans les bibliothèque-relais de la Médiathèque départementale de la Loire sont, selon la terminologie employée par nos interlocuteurs bénévoles, les " romans de terroir ".
Par " romans de terroir ", les bénévoles entendent des lectures simples, écrites sur le mode du roman réaliste, autobiographique ou fictionnel, dont l’action se passe dans le cadre précis de la vie à la campagne ou, plus largement, dans les territoires ruraux.

Il est intéressant de noter cette correspondance entre les lieux de l’action de ces romans les plus prisés, et les lieux concrets où ces mêmes romans sont demandés et consultés : les territoires ruraux.
A ce titre on pourra parler d’un phénomène d’identification, c’est à dire d’une raison pour les usagers d’orienter leur lecture vers les livres du terroir, car, finalement, ces livres leur parlent d’eux, d’une expérience commune qu’ils reconnaissent dans ces romans. Dans la mesure où les bibliothèques-relais sont installées dans des territoires ruraux et que leurs usagers sont eux même des habitants de ces territoires, ont peut penser qu’ils partagent cette expérience de vie propre au terroir. Mais certains plus que d’autres. Pour quelles raisons ? Une personne âgée de plus de 70 ans, aujourd’hui à la retraite, ne pouvant se déplacer loin de son lieu d’habitation et ayant toujours vécu dans sa commune rurale, un " enfant du pays ", n’aura sûrement pas la même expérience de ce territoire que les néo-ruraux installés sur le territoire rural depuis quelques années seulement et dont l’activité professionnelle les amène à quitter leur commune tous les jours.
De fait, pas la même expérience, pas les mêmes lectures. Si les lectures du terroir sortent si souvent des étagères de la bibliothèque-relais, c’est parce que la population qui en est demandeuse (essentiellement des " personnes du pays ", le plus souvent d’un " certain âge ", c’est à dire à la retraite, ou qui en sont proches) est majoritaire au sein des usagers de la dite bibliothèque. Marie-Paule (8) affirme d’ailleurs : " on a aussi un public, on a tout un public de mamies, de personnes qui aiment beaucoup les romans du terroir, des lectures, on dira, un peu

faciles ". Ce sont les personnes les plus proches, d’un point de vue biographique, des histoires que ces livres contiennent, qui côtoient le plus les romans de terroir. Il s’agit, de la part de cette population majoritaire, d’une forme d’adhésion à des histoires de terroir ; adhésion qui se joue sur le mode de l’identification. Pour C. Baudelot, M. Cartier et C. Detrez (9), le phénomène d’identification dans les pratiques de lecture peut jouer à différents niveaux : la relation de " sympathie ", c’est à dire éprouver ce que vit le personnage du livre en question ; l’usage éthico-pratique qui répond à un besoin d’apprentissage personnel. La lecture fonctionne alors sur un mode identificatoire dans la mesure où les livres qui sont lus par la population d’usagers -vieillissants et originaires de leurs communes rurales- des bibliothèques-relais de la Médiathèque départementale de la Loire, sont choisis en fonction d’une orientation vers la vie ordinaire et personnelle , rattachée à des formes d’expériences quotidiennes. C’est le contenu des livres qui prime alors et qui fait jouer le ressort de l’identification vis à vis des personnes qui en sont les lecteurs.
Pour ces sociologues, l’identification , reconnue " comme un usage du livre à part entière et non comme un simple repoussoir de la lecture cultivée, [elle] apparaît comme un comportement complexe et actif "(10). Cet usage consiste pour le lecteur à mettre en relation, dans le processus de formation personnelle des goûts et des jugements, sa propre expérience et les échos qu’il y trouve dans les livres.

Deux conditions doivent être remplies pour parler d’un phénomène d’identification. D’abord, le livre doit être facile à lire afin d’évacuer toutes contraintes de lecture. De plus, il doit être familier au lecteur, proche de lui et de son expérience. Ces conditions étant remplies dans le cas des " romans du terroir ", il nous semble alors possible de parler, à propos d’eux et de la relation que ces livres instaurent avec leurs lecteurs (identifiés plus haut), d’une relation d’identification. L’identification est donc une relation probablement explicative d’une forme de rapport à la lecture. Ce phénomène identificatoire explique également, pourquoi, dans les bibliothèques-relais établies en milieu rural, la demande de " romans du terroir " est si importante.

Le cadre étant posé, il est temps de s’intéresser au travail des bénévoles. Nous verrons ainsi quelles différences établir entre tâches, compétences et perspectives.

Le travail des bénévoles

Le travail concret des bénévoles doit d’abord être vu sous l’angle de l’attribution des tâches. La polyvalence (c’est à dire le fait que les bénévoles remplissent les mêmes tâches et soient interchangeables) est un phénomène assez répandu puisque présent dans 19 bibliothèques sur 29. Dans ces bibliothèques, les tâches ne sont pas attribuées de manière fixe, et il est possible à chaque bénévole de les remplir presque toutes (les deux principales tâches étant l’accueil du public et la gestion des prêts). D’une manière différente, certaines bibliothèques pratiquent la sectorisation des tâches : chacun à un rôle précis à jouer dans le fonctionnement de la bibliothèque. On remarque que ce type de pratiques est majoritairement le fait des structures de tailles plus importantes. Pourtant, même dans ces structures, la sectorisation est théorique : les bénévoles peuvent y être amenés à sortir de leur rôle pour des occasions précises. De l’aveu des personnes rencontrées, les bénévoles sont plutôt " arrangeants ".

La nature des compétences idéales reconnues par les bénévoles pour assurer leur activité repose sur une dimension particulière : celle de l’affect. " Pour être bénévole ici, il faut aimer lire et aimer le contact " nous a t-on- dit à plusieurs reprises. Il est intéressant de noter que ces deux dimensions s’articulent de façon à être presque indissociables et font figure, dans l’esprit des bénévoles, d’éléments indispensables à l’accomplissement de leur activité. Outre l’amour de la lecture, une autre compétence idéale est celle de l’écoute de l’usager. Entre ici en jeu la dimension " aimer le contact ". Car dans ce lieu de sociabilité assez fort qu’est la bibliothèque-relais les bénévoles doivent maintenir une " bonne " ambiance lors des heures d’ouverture. Ainsi, être souriant, plaisant, convivial, et à l’écoute, tout ceci compte parmi les compétences idéales du bénévole. De fait, l’amour est érigé par les bénévoles comme une compétence à part entière. Il faut aimer ce qu’on fait, c’est visiblement la condition sine qua non à cette activité.

Les compétences de fait, c’est à dire celles que mettent concrètement en œuvre les bénévoles, sont souvent le fruit d’un apprentissage " sur le tas " qui se pratique dans les bibliothèques-relais . Toutefois certaines compétences ont été acquises avant l’entrée à la bibliothèque. Soit dans le cadre professionnel, soit dans le cadre de l’intérêt que porte un bénévole à tel ou tel sujet. Par ailleurs, sur les 32 personnes que nous avons rencontrées, 14 ont suivi des formations. Dans l’ensemble, elles les ont jugés utiles et intéressantes. Toutefois quelques nuances apparaissent dans certains discours : les formations de la Médiathèque départementale de la Loire sont parfois perçues comme " mal adaptées " aux réalités des bibliothèques-relais, en décalage avec leur petite taille. Mais ces critiques sont rares, et de l’avis des personnes ayant suivi des formations " logistiques "(11), ces dernières ont été très appréciées et ont permis d’améliorer le fonctionnement de la bibliothèque. Pour les autres, les personnes qui n’ont pas participé aux formations " logistiques ", plusieurs raisons sont avancées pour justifier cette non-participation. La première c’est le manque d’envie : ces bénévoles n’éprouvent pas le désir de se former à la logistique et estiment en outre avoir passé l’âge de passer des examens (en ce qui concerne la formation ABF (12)). Dès lors, quelles sont les raisons qui ont poussé ces personnes, rebutées par l’idée de formation " logistique ", à suivre les formations " découvertes (13) " ? On s’en doute c’est l’envie et le plaisir qui sont à la base de cette participation : ces bénévoles vont vers les choses qui les attirent en fonction de leurs envies, de leurs goûts du moment. La notion de contrainte est totalement absente, et il est intéressant de noter que la participation à ces formations " découvertes " a pour origine l’amour du livre ; amour qu’elles contribuent à alimenter. Ainsi, dans l’esprit de certains bénévoles, si les formations " découvertes " sont dénuées de toute contrainte, elles ne sont pas dénuées d’utilité pratique ; dans le sens où elles aident à renouveler l’amour de la lecture, qui, comme nous l’avons vu, est indispensable au bon fonctionnement de la bibliothèque-relais.

Trois raisons semblent, pour leur part, expliquer la non-participation des bénévoles aux formations proposées par la Médiathèque départementale de la Loire : tout d’abord l’éloignement (le cas échéant) des sites où se déroulent les formations, encore une fois le refus de l’examen et l’inadéquation (voire l’inutilité) des formations avec les préoccupations de la bibliothèque-relais. De plus, le fait que certains bénévoles (les non-responsables souvent) ne soient pas au courant des possibilités de formation serait peut être une raison supplémentaire de cette non-participation. La question des compétences optimales (comprises comme les compétences dont les bénévoles jugent avoir besoin et auxquelles ils aspirent, mais aussi le niveau de compétences que l’on peut attendre, voire exiger, d’eux.) est très délicate. En effet, nous avons vu que bien souvent les bénévoles estimaient leurs compétences comme suffisantes. Au-delà de cette " auto-satisfaction ", que peut-on attendre des bénévoles ? On peut attendre d’eux qu’ils participent aux formations si celles-ci viennent à eux et si elles s’adaptent à ce qu’ils vivent dans le cadre de leur activité. Mais, autre point très intriguant, on peut attendre des bénévoles qu’ils arrêtent leur activité si le développement de la bibliothèque le nécessite.

Beaucoup de bénévoles nous ont expliqué qu’il était envisageable pour eux de ne plus participer à la bibliothèque si celle-ci tendait à s’agrandir, à se pérenniser, et, finalement, à faire appel uniquement ou en partie à des personnes salariées. Ce qui importe pour les bénévoles c’est qu’il existe dans leur commune une bibliothèque qui fonctionne et dont ils seront de toute façon usagers. Le deuil de leur activité est ainsi envisageable et envisagé (14). Mais à travers cette potentielle évolution de la bibliothèque-relais à la bibliothèque " classique ", c’est la question de l’arrivée du salariat qui est posée. Et il est apparu que la position des bénévoles sur ce point est assez complexe et difficile à démêler. L’ambiguïté de cette position consiste en une oscillation entre la peur d’une dénaturation de l’activité (le salarié aurait d’autres motivations que celles du bénévole) et la reconnaissance officielle de l’importance de celle-ci (la venue d’un salarié serait une consécration du travail bénévole passé). On remarque qu’il existe un lien entre le jugement porté par les bénévoles sur le salariat et leur vision de l’état de développement de leur bibliothèque. Les personnes satisfaites de cet état ont tendance soit à dénigrer le salariat, soit à le considérer uniquement comme un moyen de voir leur activité reconnue sans pour autant participer à son développement ; à l’inverse, ceux qui appellent de leurs vœux le salariat reconnaissent en lui un facteur de développement.

Si nous nous sommes attachés, jusqu’ici, à seulement parler des traductions concrètes du bénévolat en termes de compétences, il faut maintenant nous pencher sur les raisons de cet engagement bénévole et sur ses rétributions.

Une vision de l’engagement

L’engagement peut apparaître comme la combinaison de deux éléments souvent indissociables : déterminations et motivations (15). Par déterminations, nous entendons les éléments déterminants rendant effectivement possible les conditions d’un engagement. Par motivations, nous entendons une forme présente de justifications à l’engagement, finalement ce que la personne engagée trouve comme éléments motivants la poursuite de son activité. Les élément les plus significatifs et déterminants quant aux conditions favorisant l’engagement des bénévoles consistent en deux grandes catégories : la disponibilité d’une part, la connaissance personnelle des bénévoles de la bibliothèque d’autre part.

Nous faisons la différence entre deux types de motivations pouvant expliquer l’engagement, sur la durée, des bénévoles : motivations idéales et motivations concrètes. Les motivations idéales sont celles qui relèvent d’une vision idéologique, c’est à dire d’un rapport réfléchi à leur activité ; rapport qui confère à celle-ci un sens et une raison d’être. Il s’agit de la part des bénévoles de reconnaître la nécessité de faire venir la culture en milieu rural, de favoriser un accès démocratique à la lecture. " Démocratique " dans le sens où il y a une volonté de toucher un public représentant tous les âges, tous les sexes, et tous les milieux sociaux ; et une forte déception face au sentiment de ne pas y arriver, malgré les efforts déployés. Notons que pour satisfaire cet idéal démocratique, les bénévoles s’attachent plutôt à satisfaire la demande des usagers, et non pas à leur proposer des lectures différentes. Toujours dans le domaine des motivations idéales, on trouve chez les bénévoles un désir de promouvoir un type de rapport à la lecture à la fois volontaire, non contraint et autonome ; bref, ce qui est en jeu, c’est l’accès du lecteur à une forme d’amour du livre.

A côté des motivations idéales émergent également, dans le discours de nos interlocuteurs, des motivations que nous qualifions de concrètes et qui relèvent en fait des satisfactions réelles retirées par les bénévoles interrogés et qui expliquent, à leur niveau, les conditions de pérennisation de leur engagement. Parmi elles, on retrouve essentiellement les thèmes de l’amour de l’univers livresque, de la rencontre, du contact et des discussions avec autrui (autour ou en dehors du livre) ; thèmes assortis du sentiment d’être utile à la société et d’être en lien avec elle par le biais de la bibliothèque. Ces motivations concrètes reflètent les apports de leur activité pour les bénévoles. En effet, le bénévolat suppose à la fois un don du bénévole mais également sa satisfaction par l’intermédiaire des éléments motivants qu’il retire de son activité.

Les bénévoles font preuve de don : de temps lors des permanences, de livres personnels cédés à la bibliothèque, de temps de travail, parfois d’argent... Toutefois la vision purement altruiste de l’engagement bénévole ne tient pas dès lors que l’on demande à ces acteurs sociaux quelle définition ils se font du bénévolat. Et dans leur réponse, on trouve certes souvent l’expression : " c’est apporter quelque chose aux autres " ; mais une autre dimension émerge : celle d’un apport reçu personnellement lors de la tenue de l’activité bénévole. Cet apport qui peut provenir des autres (" ils me renvoient quelque chose de bénéfique "), s’actualise souvent par le sentiment personnel d’être utile à ses propres yeux comme à ceux d’autrui. Une autre compensation, plus matérielle, provient du fait que les bénévoles, en tant que lecteurs, ont, par leur activité, un accès privilégié (gratuit et adapté à leurs goûts) aux livres. Faire du bénévolat, c’est aussi une activité pour soi : c’est l’alliance d’une visée altruiste et d’une compensation personnelle (pour ne pas employer le terme " égoïste ").

Et dans la mesure où l’activité bénévole se fait sur le mode d’un engagement volontaire et non-contraint, il permet l’expression de la singularité des bénévoles : ceux-ci s’engagent avec un fort degré de liberté : de façon autonome. Leur investissement personnel est tout de même relié à la tenue d’une activité collective. Selon le rôle joué par la singularité de chacun sur l’activité collective, l’investissement " limité en contraintes " sera vu comme un avantage ou, au contraire, comme un facteur sclérosant, un élément de stagnation pour la bibliothèque. On a alors affaire à des visions différentes de l’investissement bénévole. Dans cette logique de différents engagements (soutenus ou non), une constante apparaît : celle de la définition d’une frontière entre sphère privée et sphère publique autour des activités de la bibliothèque.

En permettant un rapport de proximité, un attachement entre bénévoles et usagers, évinçant les relations distantes par l’affaiblissement des différenciations entre public et bénévoles, la bibliothèque apparaît effectivement comme un espace transitoire, pour les bénévoles, entre vie privée et vie publique. Vie privée, car certaines des relations se font sur le mode de la convivialité et des rapports de proximité, et qu’une certaine dose d’affection vient les colorer. Vie publique, car les services rendus le sont dans le cadre structurant d’une bibliothèque ouverte à tous, et sont organisés par une équipe bénévole disposant d’un local commun. Mais, qu’on ne s’y trompe pas : si la bibliothèque est un lieu de passage entre sphère privée et sphère publique des bénévoles, elle n’en efface pour autant pas les contours ni la hiérarchie qui règne entre ces sphères. Dans cette hiérarchie, c’est la sphère privée qui semble l’emporter. Entre les " activités pour la bibliothèques " et les préoccupations plus spécifiquement privées, ce sont les secondes (comme la vie familiale) qui priment sur les premières. Ensuite la sphère privée semble primer sur la sphère publique dans la mesure où, dans l’activité " intra bibliothèque ", sont d’abord recherchées, par les bénévoles, des relations qui s’établissent sur le mode de la proximité, de l’inter connaissance.

De ces relations, nous retenons qu’elle favorise une forme de sociabilité spécifique basée sur la proximité des personnes. Elles encouragent la création ou l’entretien de la communauté villageoise, rassemblée sur elle-même (la vie du village) ou autour de l’activité livresque. C’est peut être une dimension importante de la pérennisation de l’engament bénévole, dimension, axée sur le refus de l’anonymat.

Conclusion

Nous avons beaucoup parlé ici d’engagement à propos des bénévoles du réseau de lecture publique de la Loire. Mais au vue de ce qui vient d’être dit, il semble plus adapté de décrire l’activité de ces personnes en termes d’implication. Dans les discours recueillis, on décèle une perception de l’activité " bibliothèque " comme élément participant d’une logique globale qui vise à célébrer la vie au village, la vie à la campagne. C’est dans cette logique que les bénévoles sont impliqués. Plusieurs points de l’analyse vont dans ce sens :

  • La bibliothèque-relais est, comme nous l’avons dit, un lieu de sociabilité fort, et d’intégration pour les nouveaux venus dans la commune (16).
  • Ajouté à cela, la perception de la bibliothèque-relais comme facteur d’animation culturelle, qui " fait bouger ", qui dynamise le village.
  • La bibliothèque propose des lectures à caractère identificatoire (les romans du Terroir) dans lesquels les usagers se retrouvent.
  • Les bénévoles font souvent partie d’autres associations qui s’inscrivent aussi dans le cadre la vie de la commune (associations d’histoire locale, comités des fêtes, associations culturelles...)
  • Les loisirs des bénévoles (hors bibliothèque) sont liés de la même façon à la vie à la campagne (marche, jardinage...).

Bref, on peut voir dans ces éléments une façon pour les bénévoles de célébrer leur lieu de vie, et de le définir comme un endroit agréable, que l’on associe à des activités de loisirs, à la non-contrainte. Cette notion, on la retrouve dans la description que font les bénévoles de leur engagement, de leur rapport à l’activité " bibliothèque " et, plus généralement, à la lecture ; mais également à travers le projet qu’ils soutiennent en direction des usagers. Ainsi, on peut faire le lien entre ce bénévolat placé sous le signe de la non-contrainte, et la ruralité comme cadre idéalement propice à l’expression de cette non-contrainte. Et, pour finir, on peut se demander jusqu’à quel point cette idée d’absence de contrainte, voulue par les bénévoles dans leur activité, rentre en résonance avec les ambitions de la Médiathèque départementale de la Loire.


Notes

(1) D’après Les acteurs bénévoles du réseau de lecture publique de la Loire : engagement et autonomie, rapport d’enquête de Jérôme Michalon et Loïc Langlade, sous la direction de Pascale Pichon, université Jean-Monnet de Saint-Étienne (note de l’éditeur).

(2) Selon les vœux formulés par notre commanditaire.

(3) Les personnes que nous avons pu interroger ont d’abord été choisies avec l’impératif de respecter la donne établie à la suite des retours de questionnaires. Mais il est apparu que les quotas de représentativité étaient difficiles à respecter. Nous semblions atteindre un seuil de représentativité. Par seuil de représentativité, nous entendons qu’il nous était impossible de rencontrer certaines franges de la population bénévole. Notamment parce qu’une fois contacté le nombre désiré d’interlocuteurs privilégiés de la Médiathèque départementale de la Loire, nous avons essuyé beaucoup plus de refus de la part des bénévoles qui n’occupaient pas cette fonction. Il y a donc eu un décalage entre l’idéal que nous affichions suite au traitement statistique de la population de référence et les personnes que nous avons effectivement rencontrées. C’est le terrain qui imposa ses règles.

(4) Selon les demandes explicites de notre commanditaire et, du fait de notre adhésion à ce type de méthodes.

(5) Telle que développée par J-C Kaufmann dans L’entretien compréhensif. Collection 128, éditions Nathan, 1996.

(6) Ces données sont présentées ici sous la forme de graphiques.

(7) On trouve ce slogan sur la plaquette intitulée " Les mots, l’image, le son " , éditée par le conseil général de la Loire en Rhône-Alpes pour le compte de la Médiathèque Départementale de la Loire.

(8) Entretien 2.

(9) C. Baudelot (et al.). Et pourtant ils lisent... Paris : Seuil, 1999. 246p.

(10) op.cit. p. 146.

(11) Ce sont les formations qui ont pour objet la gestion des livres, des prêts, de la bibliothèque en général.

(12) Association des Bibliothécaires Français.

(13) Ce sont les formations qui ont pour objet des styles littéraires précis (contes, policiers...) ou des animations en lien avec le livre

(14) Même si certains bénévoles (des personnes encore en âge d’être actives) nous ont expliqué qu’au lieu d’un " deuil ", ils seraient ravis de faire partie du personnel salarié.

(15) Les termes et leur emploi sont empruntés à Bruno Duriez, " Introduction. Dirigeants, militants, bénévoles, adhérents : les formes de l’engagement associatif " in Actions associatives, solidarités et territoires, PUSE, Saint-Étienne, 2001. pp 143-155.

(16) Il faut dire que la majorité des bénévoles que nous avons rencontrés ne sont pas originaires de la commune où ils vivent.



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