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Une étude d’évaluation des politiques culturelles

Jo Spiegel, Conseiller général du Haut-Rhin

publié le lundi 15 août 2005

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Je suis très heureux, Mesdames et Messieurs, de me retrouver devant vous en cette occasion en compagnie de la Directrice de la Bibliothèque départementale du Haut-Rhin. Je souligne d’ailleurs que le premier exposé sur l’évaluation des politiques culturelles dont le Président du Conseil général du Haut-Rhin m’a confié la mission il y a deux ans et demi, s’est fait dans les locaux mêmes de la BDP. C’est dire combien les élus sont conscients de l’importance de la lecture publique au sein de l’ensemble de la politique culturelle du département.

A voir comment agit l’équipe de la BDP, à vous entendre depuis ce début d’après-midi, il me semble que sous ce sigle de BDP devrait être reconnu un véritable service départemental de la lecture publique : votre action en effet ne se limite pas au prêt, même si cette dimension est très importante dans la perspective d’un réel service de proximité. Il faut faire connaître au public une autre dimension de votre travail, qui est certes un travail autour du livre, mais aussi un travail transversal de lecture publique dans le cadre global d’une politique culturelle territorialisée.

Quand Suzanne Rousselot m’a demandé d’intervenir ici, j’ai très volontiers accepté, et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, cette communication me donne l’occasion de sortir de mes pénates, de sortir de ma mairie de Kingersheim, commune de 12 000 habitants située au nord de Mulhouse, de m’extraire du quotidien... Je viens de lire dans l’éditorial d’une revue récente qu’il était important pour un élu de " résister à l’afflux de l’immédiateté ". Il est important, en effet, qu’un élu puisse prendre du recul pour entendre, échanger, débattre, resituer et restituer de la pensée dans l’agir public. La deuxième raison de mon acceptation à venir ici est que je suis convaincu, après le travail que nous avons entrepris (et qui n’est d’ailleurs pas encore terminé), que l’évaluation est essentielle si l’on n’attend pas d’elle que des applications mécaniques. J’ai aujourd’hui un regard plus modeste sur les choses et je suis assez adepte du doute méthodique. Mais je mesure, à travers ce travail, combien " l’agir public " gagne à s’appuyer sur une véritable réflexion en amont. Cette réflexion n’est pas l’apanage des élus. Et si elle se veut globale, elle doit associer les élus, des collaborateurs, les techniciens, la population. Cet " agir " s’appuie également sur la volonté politique, sans laquelle rien ne peut se faire. Cet " agir public " trouve son fondement dans le projet dès lors qu’un projet se décline clairement autour d’objectifs, de moyens assumés, et à partir d’une démarche participative.

Je suis heureux de vous faire part de la démarche que nous avons entreprise. Je le dis avec modestie : je ne suis pas sûr qu’elle soit exemplaire. Nous avons tout simplement essayé de voir ce qui se passe au sein de la politique culturelle du Département du Haut-Rhin, dans un souci d’évaluation. Cette notion d’évaluation est, à mon sens, une exigence aujourd’hui incontournable dans la gouvernance des territoires et la conduite des projets.

L’évaluation ne consiste pas seulement à mesurer, à auditionner ou bien encore à confier pendant trois mois à un cabinet d’études le soin de rassembler quelques chiffres. L’évaluation, c’est réfléchir à et sur des indicateurs de réussite, des indicateurs de satisfaction ; c’est réfléchir sur des critères, mais plus fondamentalement, c’est s’interroger sur ce qui donne sens. Il s’agit de s’inscrire dans une véritable démarche didactique par objectifs.
Permettez-moi une brève parenthèse biographique : ma formation est celle d’un professeur d’éducation physique et sportive. J’ai été séduit par les méthodes sur lesquelles nous avons travaillé dans les années 70-80 et qu’on peut résumer sous le vocable de pédagogie par objectifs. De quoi s’agit-il ? La question est de savoir comment articuler (y compris dans les décisions politiques) les différents niveaux d’objectifs, des plus généraux aux plus opérationnels ? C’est cette articulation qui donne sens à la totalité de la démarche. Dans le même souci de cohérence, il convient ensuite de relier les objectifs aux moyens mis en œuvre et à l’esprit dans lequel ils sont mis en œuvre.

La démarche qui nous a été confiée a donc été pour moi une occasion de réfléchir sur la politique culturelle. Pourquoi un élu, me demanderez-vous, décide-t-il de s’investir dans une évaluation plutôt que dans ce qui incarne le pouvoir de manière plus visible ? Avec mon groupe politique, minoritaire dans l’assemblée départementale, nous aurions pu revendiquer une présidence, une vice-présidence, bref, un strapontin... Cela se fait habituellement. Mais nous avons préféré nous investir dans des missions d’ampleur d’évaluation, qui permettent de sortir le nez du guidon pour installer de la réflexion au cœur des politiques publiques.

Pourquoi une évaluation des politiques culturelles ? Ceci n’est pas neutre. Un de mes amis au sein du groupe auquel j’appartiens a choisi, lui, l’évaluation de la politique de la ville. Ces décisions correspondent au désir que nous avons de mesurer les choix d’investissement dans l’humain. Les chiffres sur les budgets de voirie, d’économie, de tranquillité publique... tout cela est certes important. Mais nous ne vivons qu’une fois et cela vaut la peine de savoir comment on donne à la vie toutes ses dimensions. Avoir fait le choix d’une évaluation de la politique culturelle, c’est pour moi avoir fait le choix emblématique de la culture politique d’un territoire. Avoir souhaité cette mission, c’est au fond pour moi une façon de poser au Conseil général la question suivante : " dis-moi quelle est ta politique culturelle, et je te dirai qui tu es ? "

Dans ce département comme tant d’autres (sans pour autant jeter la pierre à nos prédécesseurs), on a connu une logique de course à l’investissement : investissement dans la pierre parce que cela est palpable et visible. Mais il fallait à mon sens investir tout autant dans l’humain ou dans les projets : combien de stades a-t-on construits, sans qu’il n’y ait plus un animateur ? Combien y a-t-il de bibliothèques hors normes ? Combien de médiathèques de secteur ? Je crois au bout du compte qu’il est plus facile de mener une politique de l’offre, que le clientélisme réduit à un saupoudrage peu cohérent. Les élus et l’Etat s’honoreraient pourtant de mettre un jour à plat l’efficience des dépenses publiques.
Dans le domaine économique, j’ouvre ici une parenthèse, j’ai recensé une cinquantaine de types d’aides publiques ou parapubliques. Imaginez le labyrinthe et le parcours du combattant que cela représente pour la personne sans travail qui cherche la solution qui lui convient !

Ce n’est pas le rôle des collectivités d’agir pour alimenter leur propre devenir. Je suis sans doute l’un des rares conseillers généraux à penser que le département n’a plus tellement d’avenir. Son avenir réside dans un rôle de coordonnateur des structures intercommunales, une sorte de sénat intercommunal. D’une certaine manière, l’évolution d’une BDP consiste à devenir une super-tête de réseau de structures territorialisées. Face à une politique de l’offre qui vise la reproduction du corps qui formule cette offre, il convient d’avoir le courage d’examiner quelle est la véritable demande sociale, aujourd’hui. Je distingue naturellement cette demande sociale de celle de l’opinion publique qui n’est bien souvent que l’addition d’intérêts particuliers. Une politique qui recherche le bien commun se garde de suivre démagogiquement la demande de l’opinion.

Quelles sont aujourd’hui les exigences d’équité, d’égalité, de qualité ? Ces questions sont-elle posées au fond ? Il est évident que l’évaluation dont j’ai la charge débouche à terme sur une demande renforcée de politique culturelle, mais surtout sur une exigence qualitative. Je finirai cette introduction par deux remarques qui sont le fondement de ma conviction. La première est que la culture n’est pas utile. Elle n’est pas utile comme un véhicule qu’on emprunte. Elle n’est pas utile, mais elle est vitale comme l’oxygène qu’on respire. La deuxième, c’est qu’il faut arrêter de penser que la politique culturelle, c’est " une cerise sur la gâteau " ou " un supplément d’âme ". Quand on aura compris que la politique culturelle vaut bien la politique des routes ou la politique économique, alors on aura fait une révolution copernicienne. C’est dans cet esprit que l’évaluation que nous pratiquons est le ferment d’une dynamique forte qui commence par déplacer les perspectives : il faut passer d’une réflexion centrée sur l’aide aux communes, l’aide aux compagnies ou l’aide aux institutions à une réflexion centrée sur les publics, les territoires organisés, les projets. Ce déplacement demande assurément un peu d’audace politique.

Je vais maintenant vous exposer la méthode que nous avons retenue pour l’évaluation. Je voudrais ensuite formuler des hypothèses qui se sont assez rapidement transformées en objectifs généraux. Je voudrais vous dire enfin comment, arrivés presque au bout des propositions opérationnelles, nous avons fixé deux grandes orientations. En conclusion, je dirai un mot sur la lecture publique dans le Haut-Rhin à partir d’un certain nombre d’indicateurs.

Il était hors de question, dès le départ, que l’étude d’évaluation soit un simple audit et encore moins un outil de justification des politiques existantes. Je suis d’ailleurs reconnaissant au Président du Conseil général de m’avoir laissé toute latitude pour conduire ce travail.
J’ai souhaité que cette démarche soit collective et qu’elle s’appuie sur une étude et une analyse rigoureuses, sur la base de données quantitatives et qualitatives. Et j’ai été étonné de constater à quel point le croisement des deux ordres de données a pu donner sens à l’histoire de la politique culturelle depuis 20 ans dans le département. La démarche a supposé une prise de distance absolument nécessaire. L’évaluation n’a de sens que si elle examine une durée minimale, mais si elle sait du recul par rapport aux schémas dominants de pensée. Il faut un certain courage pour écarter les partis pris et les jugements a priori, même s’il convient, dans le même temps, de définir des hypothèses de travail.

Nous n’avons pas retenu la solution qui consistait à faire appel à un cabinet d’étude. Par contre, nous nous sommes attachés une chargée de mission qui était déjà dans la maison, qui a une bonne connaissance de l’action territoriale et qui est sociologue de formation.
Cette chargée de mission s’est constitué trois types d’outils.
Le premier est l’analyse de tous les chiffres : budgets, comptes administratifs de 1982 à 1998. Cela n’a pas été facile, car la politique culturelle est engagée partout. Le deuxième a consisté à analyser les délibérations qui ont eu lieu depuis 1982. Le troisième a consisté à organiser 250 entretiens qui ont permis d’enrichir le regard que nous portons sur ce secteur. En même temps, nous avons mis sur pied deux structures de participation : l’une, interne au département, à savoir un comité de pilotage que j’ai présidé. Ce comité incluait des élus intéressés par la question, mais aussi les personnels départementaux impliqués dans la politique culturelle. En bout de course, après nous être mis suffisamment au clair sur les chiffres, sur un certain nombre de critères, d’analyses et de préconisations, nous avons institué des groupes d’experts, une sorte de conseil consultatif qui s’inscrit dans la durée. Il s’agit d’ailleurs là de la préfiguration de l’une de mes préconisations, la création d’un conseil consultatif de la politique culturelle dans le département. Car il est très intéressant que les élus soient en prise directe avec l’évolution du terrain ; de la même façon, il est intéressant que les acteurs de terrain prennent conscience des exigences du bien commun et de la difficulté à dégager un équilibre.

Ces groupes d’experts se sont organisés selon trois axes :
- le patrimoine historique et architectural
- le développement culturel et artistique
- la culture au quotidien
Au bout du compte, Madame Stoessel, la chargée de mission, a rédigé dix rapports de grande qualité auxquels aboutissait l’ensemble de la démarche à laquelle ont été régulièrement associés le Président du Conseil général et le Directeur général des services.

Les objectifs auxquels nous avons abouti en présentant nos hypothèses aux groupes d’experts sont au nombre de quatre :

Il nous est apparu que la politique culturelle du département du Haut-Rhin s’était prioritairement organisée autour de la question identitaire et de la question régionale. J’ai souhaité, au titre d’objectif général, qu’on accepte de travailler sur une approche diversifiée des cultures, des supports culturels et des légitimités culturelles, en même temps qu’on reconnaissait le caractère universel de la culture. Cette question des légitimités culturelles concerne notamment la question des cultures émergeantes, urbaines notamment, avec lesquelles les élus sont très généralement en décalage. Elles doivent pourtant être prises en compte et ne peuvent, à mon sens, être traités que dans le cadre de structures intercommunales, car aucun maire ne peut répondre à l’ensemble de la demande sur sa seule commune et avec ses seuls moyens.

Si l’on veut tourner le dos à une politique à guichet ouvert, et puisque le département finance environ 6,5 % de la politique culturelle menée sur le territoire du Haut-Rhin (le reste étant apporté par les communes et par l’état), autant optimiser les moyens qui sont les nôtres, en impulsant une politique culturelle qui prenne en compte le rapport entre la culture et le territoire, qui prenne en compte le rapport entre la culture et le social (je pense d’ailleurs qu’il n’y a de culture que lorsqu’elle est sociale, ce qui n’a rien à voir avec le concept de socioculturel).

Puisque nous parlons du conseil général, quelle est la réelle spécificité de l’action des Départements ? Comment s’organisent les priorités ?
Les priorités commencent sans doute par les compétences du Département et donc, logiquement par la lecture publique et par les archives.
Les priorités suivantes concernent certainement les publics directement liés à la mission de solidarité du conseil général : les personnes défavorisées, les personnes âgées et les jeunes (principalement de douze à seize ans). S’affirme ensuite la nécessité de prendre en compte, beaucoup plus que ce ne fut le cas dans le passé, en la valorisant, la dimension intercommunale de l’initiative culturelle locale. Nous sommes là dans les enjeux de territorialisation de l’action culturelle et de l’action publique.
Un quatrième objectif général est enfin de passer d’un modèle d’aide ponctuelle aux institutions ou aux territoires à un modèle de convention ou de contrat. Ce modèle signifie que les partenaires ont réfléchi et se sont mis d’accord sur les objectifs et qu’ils s’inscrivent donc dans cette durée que revendiquent les opérateurs culturels. On ne mène pas de bonne politique culturelle dans l’immédiateté.

De ces objectifs généraux, à travers tous les détours dont je ferai ici l’économie, nous avons abouti à l’adoption de deux orientations principales qui seront déclinées dans l’ensemble des objectifs opérationnels.

La première orientation consiste à ouvrir la culture au plus grand nombre en diversifiant les voies d’accès qui y mènent.

On retrouve là tout l’enjeu de la démocratisation culturelle et de l’élargissement des publics. Trois éléments sont à prendre en compte.

  • Premier point : la politique patrimoniale s’appuyait jusqu’à présent sur une aide colossale en investissement de réfection accordée aux propriétaires de maisons anciennes. Il n’est pas entièrement normal, selon moi, que les aides aillent aux propriétaires de belles maisons alors que, dans le même temps, les archives sont laissées à l’abandon. Le moyen de modifier cet état de choses consiste sans doute à donner aux collectivités des outils et des compétences qui leur permettent d’agir en amont de la politique patrimoniale, en traitant les questions de la maintenance, du conseil en architecture, (et je trouve, de ce point de vue que les cités ouvrières mulhousiennes ont tout autant d’intérêt que les maisons des vignobles). L’enjeu est de faire passer l’aide du champ de l’investissement au champ du fonctionnement pour faire vivre le patrimoine.
  • Deuxième point : le frein à la politique culturelle est évidemment financier et social ; ce frein est cependant, et avant tout, culturel : selon la famille ou le milieu dont on vient, on n’a pas le même capital culturel, on n’a pas non plus le même avenir en termes de pratiques culturelles, en termes de capacité à devenir acteur de la vie culturelle. Une grande partie des moyens de l’action culturelle doit donc être consacrée à la sensibilisation auprès du jeune public. Il s’agit de permettre des rencontres avec les artistes, de développer des pratiques autour d’un véritable projet d’éducation artistique et culturelle.
    Cela suppose de développer un lien entre l’école et le temps non contraint. L’école n’est bien sûr pas le seul lieu éducatif ; de la même façon, le temps non contraint peut porter des visées éducatives, au sein des MJC ou d’autres structures culturelles. Il convient d’ailleurs, dans cette perspective, de réussir à articuler l’événementiel avec un réel travail de fond.
  • Troisième point : promouvoir des projets qui favorisent la mobilité des publics, qui encouragent les échanges, la circulation des œuvres, et qui font de chaque lieu culturel un espace public de rencontres autour d’expressions artistiques. J’observe d’ailleurs que les médiathèques montent en puissance parce qu’elles sont des lieux où vit cette politique de rencontre à partir d’un projet culturel.

La deuxième orientation consiste à affirmer la place de la culture dans le développement des territoires. Je suis en effet convaincu que l’identité culturelle est, tout autant que la route ou l’économie, au centre, au coeur de la dynamique de développement d’un territoire.

  • Je propose donc que nous appuyions fortement les projets artistiques et culturels sur des territoires de proximité qui se sont organisés et qui jouent la transversalité.
  • Je propose ensuite que nous soyons exigeants non pas sur la qualité de la production (qui sommes-nous pour juger de la qualité des œuvres ?), mais sur la qualité du cheminement qui va vers l’expression. Démocratiser la culture, c’est revendiquer la qualité pour tous, c’est ce qu’on a appelé, un temps l’élitisme républicain.
  • Je propose enfin que nous développions les projets artistiques et culturels en lien avec d’autres politiques du département. Elus et acteurs de la vie culturelle gagneront à conjuguer politique culturelle et politique de la ville, politique pour l’éducation et animation en direction de la jeunesse, politique culturelle et politique sociale, politique territoriale et politique culturelle. C’est dans cette perspective que je proposerai au conseil général du Haut-Rhin de décliner sa politique à partir des huit ou neuf champs d’expression culturelle.

Pour terminer, je souhaite aborder la question de la lecture publique. Je ferai ici la synthèse du rapport d’évaluation. Le service de prêt direct dans notre département constitue le premier type de service de lecture. Il couvre remarquablement la plupart des petites communes, mais il est parallèlement sollicité par 65% des communes de 2000 à 5000 habitants. Cela signifie que le service départemental supplée aux insuffisances du service communal.
Il convient de noter que dix-neuf communes de moins de 5000 habitants disposent d’une bibliothèque ou d’une médiathèque aux normes et qu’un tiers de la population rhinoise a accès à un service fixe, qu’il s’agisse d’une bibliothèque d’une antenne ou d’un relais.

Quelles sont nos préconisations ?
Tout d’abord, passer d’une politique d’aide aux communes qui banalise les efforts des maires qui s’investissent particulièrement dans le domaine culturel, à une politique de services pour les habitants et les territoires organisés. On ne peut plus continuer, je le dis en tant qu’élu local, à revendiquer, qui sa bibliothèque, qui son relais... Il faut maintenant partir du service à rendre aux habitants, partit de l’intérêt de l’habitant et ensuite remonter vers une méthodologie qui mette la politique du livre en relation avec les besoins.
Deuxièmement, créer des outils et des aides véritablement incitatifs. Je n’ai pas pour habitude de dire que tout se fait par des moyens nouveaux, mais on n’est pas efficace en politique d’aménagement culturel du territoire si le département, qui a compétence obligatoire en ce domaine, ne s’engage pas sur des moyens importants, exorbitants des aides classiques aux communes. Cette incitation doit être effective tant en investissement qu’en fonctionnement.
Un exemple : les choses ont vraiment marché quand, en 94, nous avons décidé de mettre en place les médiathèques de secteur, en lien avec des territoires, en subventionnant à 40% l’investissement et à 30% le fonctionnement pendant cinq ans. Nous avons aujourd’hui dans le Haut-Rhin deux outils culturels nés de cette mesure de 1994, et qui fonctionnent remarquablement bien. Chaque équipement attire quatre à cinq mille lecteurs avec tout ce que cela suppose comme animation régulière autour du livre. A côté, une commune qui n’a pas pu bénéficier de cette logique, ne revendique que mille lecteurs. L’aide consentie à l’investissement et au fonctionnement est fondamentale, notamment pour la professionnalisation du métier que vous exercez au profit de la qualité du service.
Concrètement, nous allons proposer de cadrer la politique départementale dans la mise en réseau de trois niveaux d’intervention. On peut naturellement trouver les trois niveaux sur un même territoire.

  • Premier niveau : pour les communes de moins de 2000, nous développerons encore le service de prêt direct.
  • Deuxième niveau : pour les communes de plus de 5000 habitants, nous proposerons des aides incitatives à la réalisation de bibliothèques de qualité, y compris en terme de fonctionnement.
  • Troisième niveau : pour les territoires au-dessus de 15 000 habitants, sur les territoires " bassins de vie ", nous proposerons des aides fortes à l’investissement et au fonctionnement pendant cinq ans.

C’est maintenant sans doute que se dessinent les contours d’une véritable politique territorialisée de lecture publique au sein de laquelle l’ensemble des niveaux sont mis en réseau et au sein de laquelle sont articulées la cohérence de l’action publique et la réponse à la demande sociale des habitants.

Quelques remarques pour conclure et un conseil :

  • On voit combien l’évolution des politiques culturelles est liée à l’évolution du puzzle institutionnel. Les lois Voynet et Chevènement sont arrivées trop tard (je ne suis cependant pas pessimiste). Imaginez quelle politique cohérente nous aurions pu mener si nous avions eu il y a trente ans ces moyens nouveaux sur les territoires organisés, comme la dotation globale de fonctionnement bonifiée, accordée dès lors qu’on rentre dans une taxe professionnelle unique !
  • Il n’empêche. Je considère (je me trompe peut-être) que " le département, c’est trop loin ", que le canton n’a aucun sens, que la commune est trop petite (surtout quand il s’agit de communes rurales)... Je crois donc en l’émergence de l’intercommunalité. Je crois qu’il s’agit d’une chance pour le département de pouvoir déconcentrer ses moyens, tout en restant tête de réseau sur les territoires vécus.
  • Il est essentiel de déconnecter la politique culturelle des politiques d’aides aux collectivités : si l’on veut s’appuyer sur un réseau de qualité, il faut des moyens importants en investissement et en fonctionnement qui fassent réellement levier sur l’initiative des élus locaux. Il faut absolument prendre conscience que dans le domaine culturel et en particulier dans la lecture publique, il faut de l’aide au fonctionnement. Toute aventure culturelle, toute aventure humaine fonctionne sur deux jambes : la professionnalisation d’un côté (on n’invente pas votre métier, aucun bénévole ne peut se substituer à action) qui n’exclut nullement, bien au contraire, la mobilisation locale de l’autre côté, autour d’un projet ou d’un équipement culturel. Mais soyons clairs, je ne défendrai jamais un projet de bibliothèque qui ne s’appuierait pas sur des professionnels.

Avec cette clarification liée au paysage institutionnel, il convient d’approfondir la notion de mise en réseau. Il s’agit, d’une certaine manière de substituer un modèle cybernétique à un modèle d’additions et d’empilement statique.

Le conseil enfin : ne vous pliez jamais, vous, professionnel de la culture, aux arguments de la pensée unique selon lesquels il existerait une hiérarchie de l’utilité. A ces arguments, il faut toujours imposer l’argument de la vie : la culture est décidément vitale, comme l’oxygène que l’on respire.


Questions à Jo Spiegel

Françoise Marchandiaux

J’aimerais savoir où en est le processus de préconisation dont vous faites mention par rapport à l’ensemble du conseil général.

Jo Spiegel

Nous en sommes au stade du souhait. Mais nous avons entrepris une démarche concrète, régulière et très pédagogique de communication auprès de la Commission permanente du Conseil général.
Honnêtement, je me dois de vous dire que les assemblées départementales n’ont souvent pas le temps d’entendre les rapports de fond... Je ne suis pas très heureux que nous n’ayons pu communiquer devant l’assemblée, rapport par rapport, pour accompagner la réflexion. Certains élus ont cependant participé régulièrement au comité de pilotage et au conseil consultatif. Nous sommes aujourd’hui dans la phase presque opérationnelle ; c’est la raison pour laquelle j’ai demandé à ma collaboratrice de dégager des objectifs très concrets, pour faire gagner du temps aux élus qui en manquent toujours. Par exemple, je lui ai demandé, sans caricaturer, de définir une plate-forme en dix points sur le contrat local d’action culturelle. Il s’agit au fond de passer de la politique de l’aide à celle du contrat. Je ne me fais pas d’illusion, ça ne va pas être facile ! L’idée, c’est que la subvention de 2 500 F, ça n’a pas d’impact ; ça ne sert à rien. Pour essayer d’obtenir le soutien des élus, je demanderai au président que le fonds d’intervention culturelle et sociale, qu’ils se partagent canton par canton et qu’ils accordent discrétionnairement à leurs associations, soit augmenté pour permettre de faire une politique raisonnée en termes d’objectifs. On avancera ; pas sur tout... Il faudra qu’on négocie.

Je crois que nous n’avons pas encore digéré la mutation selon laquelle, au fond, nous ne sommes pas des conseillers cantonaux, mais bien des conseillers départementaux qui ont en charge l’intérêt du département et non de leur seul canton. Il faut réintroduire dans nos débats la noblesse et l’éthique du politique qui consiste à raisonner en termes d’intérêt général. C’est parfois difficile, car l’opinion publique n’est pas toujours en phase avec le souci du bien commun.



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