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ASSOCIATION DES DIRECTEURS DE BIBLIOTHEQUES DEPARTEMENTALES DE PRET Dernier ajout – 17 juillet 2015.
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Passer du non-dit à l’explicite,
passer du silence et de la modestie à l’affirmation :
synthèse des journées d’étude

Dominique Arot, Secrétaire général du Conseil supérieur des bibliothèques

publié le lundi 15 août 2005

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Votre présidente, Martine Blanchard, l’affirmait en ouverture, ces journées seraient marquées par une sorte de va et vient entre théorie et expérience, par cette tension entre offre et demande, avec les compromis qui en résultent, que, chacune à leur manière, Anne-Marie Bertrand et Madeleine Deloule ont tenté d’analyser. Bertrand Calenge a, quant à lui, utilisé le terme de " dialectique ".

Et l’on ne peut que louer votre association d’avoir rendu possible cette réflexion pleine de pragmatisme sur ce qui constitue la question centrale des bibliothèques, des bibliothécaires et des publics : les collections et leur contenu.

Mais, en m’efforçant de tirer avec vous quelques leçons de ces journées, je crois discerner au préalable comme un manque, un vide, un non-dit, un implicite. Il me semble que ce préalable dont ni votre association ni vos établissements ne pourront faire l’économie dans les mois qui viennent, c’est celui de la définition des missions des BDP, plus d’un demi siècle après le début de l’édification de leur réseau. Alain Caraco en a lui-même exprimé l’intuition ce matin dans une intervention depuis la salle. Françoise Hecquard, dans un excellent exposé, a posé quelques-uns des termes de ce préalable : les BDP sont-elles de grosses bibliothèques municipales ou sont-elles appelées à devenir des centres de ressources départementaux ? La collection de la BDP est-elle formée de la sienne propre ou est-elle devenue cette " masse documentaire départementale " évoquée par Jocelyne Leroy à partir de l’expérience de la Dordogne ?

A cette question préalable à laquelle chaque département doit répondre à partir de son histoire et de son identité s’ajoute le paradoxe propre aux BDP qui acquièrent pour des lecteurs que, le plus souvent, elles n’atteignent que par médiation, constituant une collection qui vit, qui se meut, dans un espace nécessairement morcelé, collection plus de complément que de substitution pure et simple. En forçant un peu le trait, on pourrait parler d’une collection réunie " en aveugle " et, de ce fait même, postulant l’empirisme.

Une interrogation prospective a peut-être fait défaut durant ces journées : les bibliothécaires des BDP sont-ils des acquéreurs ? Ne sont-ils pas plutôt (ou ne vont-ils pas de plus en plus devenir) des bibliographes et des prescripteurs ? Et leurs fonctions ne vont-elles pas intégrer chaque jour davantage une dimension pédagogique ? Cette autre question préalable semble faire émerger des missions et une exigence intellectuelle d’une portée encore plus grandes qu’à l’origine. Les réponses nouvelles envisagées ici ne vident pas de sens l’objet de ces journées, bien au contraire...

Comme l’ont souligné Anne-Marie Bertrand et Jean-Luc Gautier-Gentès, cet implicite, ce non-dit, portent d’une manière plus générale sur une définition de la bibliothèque publique, sur une théorie de la bibliothèque. Les bibliothèques, héritières de l’esprit des " Lumières ", sont le lieu du débat et de l’intelligence du monde ou pour reprendre la belle formule de Jean-Luc Gautier-Gentès, " une zone franche de l’esprit ", où peuvent être entendues des voix inédites, où les lecteurs, selon le voeu de Bryan Evans, sont invités à " oser essayer quelque chose de différent "

Et ce sera le premier mérite d’une loi sur les bibliothèques de rendre cette fois ci explicite cette réalité autour de laquelle nous nous accordons : la bibliothèque publique est, comme l’école, un lieu de la République et ses publics sont des citoyens usagers du service public, plutôt que des consommateurs.

Ce non-dit ou ce flou, nous concerne aussi, nous, bibliothécaires.

Plusieurs intervenants se sont interrogés sur la légitimité des bibliothécaires, sur leur place. Interrogation rendue encore plus aiguë lorsque, comme l’a évoqué Catherine Canazzi, toute place, tout rôle, leur sont déniés.

Permettez-moi de dire que je nous trouve trop modestes et trop peu explicites. La parole sur le livre, sur la lecture, n’est pas le monopole des universitaires ou des éditeurs. Madeleine Deloule et Nicole Giraud ont parlé de la responsabilisation des bibliothécaires. Le discours des bibliothécaires devrait-il se limiter à disserter sur les mérites comparés de la dernière version du logiciel X ou du logiciel Y ? Les bibliothécaires sont (devraient-être ?) des familiers du livre, de l’écrit, de leur appropriation par les publics. Ceci les fonde à reprendre leur place dans la famille de l’écrit, à reprendre la parole sur le livre ! Discours sur les écrits d’hier comme d’aujourd’hui. Si nous sommes mis en cause dans notre identité, qu’est-ce qui nous rendra moins fragiles ? : un texte déontologique ou bien l’affirmation explicite, reconnue, paisible de notre place reconquise dans le débat intellectuel et dans le monde de la création ? L’affirmation du talent et de l’expérience du bibliothécaire-collectionneur, comme l’a remarqué Anne-Marie Bertrand. J’ajouterai l’expérience du bibliothécaire-lecteur. Marianne Rouxin vient à l’instant de parler de " coups de cœur ". D’autres intervenants ont utilisé le terme de " passions ".

Mais cette affirmation des bibliothécaires eux-mêmes implique aussi la professionnalisation de leurs pratiques. Bertrand Calenge a indiqué quelques pistes, mis en évidence des outils. Jean-Claude Van Dam a fort opportunément insisté sur l’importance de la formation professionnelle. L’enquête conduite par votre association sur les pratiques d’acquisition le fait apparaître : faute d’avoir fait des collections une priorité, vous en êtes souvent réduits à l’urgence, à l’intuition, à l’amateurisme, à l’improvisation. La même enquête laisse dans l’ombre les outils critiques utilisés. Lacune qu’il vous faudra combler, tant c’est une question essentielle. Cependant, si les contenus, si les racines mêmes de votre action, sont oubliés, la bibliothéconomie, qu’elle se déploie à propos du livre traditionnel ou des ressources électroniques, sera vidée de sens. Il faut, de toute manière, souhaiter que, dans un an, ce soient pas 4 BDP qui disposent d’une charte des collections, mais 96. Dans ce domaine, l’explicite est indispensable et c’est même un impératif démocratique.

Mais les meilleures méthodes ne sauraient venir à bout de la difficulté fondamentale qui est celle de constituer une collection. Bernard Pudal et Anne-Marie Bertrand nous ont bien montré la difficulté à analyser le sens que chaque lecteur construit dans son rapport singulier au livre, l’impossibilité de prendre l’exacte mesure des parcours personnels de lecture. Les systèmes d’acquisition, d’évaluation, d’élimination les mieux construits sont indispensables. Ils ne doivent pas pour autant donner l’illusion fâcheuse que la collection parfaite existe ou transformer la bibliothèque en un dispositif où seule importe la réponse efficace à la demande. Ce serait alors ignorer les imperfections et les dérives de l’offre éditoriale, ce serait oublier ces livres inclassables, imprévus, qui résistent, et qui pourtant comptent le plus, ce serait nier la liberté risquée et imprévisible des lecteurs. Que nos bibliothèques ne soient pas moins ambitieuses que leurs lecteurs !

Clarifier les missions des BDP, contribuer à une définition publiquement admise des bibliothèques, libérer la parole légitime des bibliothécaires sur l’écrit et la lecture, rendre explicites leurs méthodes et leurs choix, voici quelques unes des exigences essentielles qui me paraissent pouvoir être déduites de vos travaux.

En terminant, je crois que deux chantiers attesteront que ces priorités n’étaient pas qu’un sujet de colloque et que vous les faites vôtres :

  • la mise en route partout de chartes de collections et des débats qui en sont les préalables
  • l’ouverture sur le site web de l’ADBDP et sur les sites des établissements de rubriques consacrées aux livres et aux débats qu’ils suscitent.

À la lumière de tout ce qui s’est dit de manière dense et studieuse durant ces journées, la définition que donne l’édition de 1751 de L’Encyclopédie prend un relief renouvelé :
" Le bibliothécaire est celui qui est préposé à la garde, au bon ordre et à l’accroissement d’une bibliothèques. Il y a peu de fonctions qui demandent autant de talent...



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