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Les non usagers des BDP : Le cas de la Meuse

Claude Poissenot, IUT Nancy-Charlemagne Nancy2, DOCSI ENSSIB/Lyon1

publié le mardi 25 mars 2003

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Le paysage des BDP connaît d’importants contrastes. Selon les caractéristiques du département, l’ancienneté de la BDP, le volontarisme du Conseil Général, les situations prennent des visages très différents. Certains départements ont procédé à la restructuration de leur réseau de lecture publique autour d’un nombre limité de bibliothèques relais. D’autres sont engagés dans cette voie et d’autres enfin, n’ont pas entamé cette mutation. Ces derniers sont moins connus. Ils font moins parler d’eux, n’étant pas conçus par les professionnels (des autres départements mais aussi des départements concernés) comme des " modèles ". La Meuse fait partie de ces départements qui offrent à leurs habitants un service fondé sur une multitude de dépôts (253) et des bibliothèques relais (47) souvent réduites par leur fonds, leur personnel, leur superficie ou leurs heures d’ouverture.

Dans le cadre d’une réflexion du Conseil Général de la Meuse sur l’évolution des services de lecture publique proposés aux habitants, nous avons eu l’occasion de réaliser une étude. Celle-ci a comporté un état des lieux de l’offre marchande et non marchande de livres sur le département, un bilan de la fréquentation des bibliothèques du département (et de certaines communes limitrophes) par les Meusiens et une enquête sur les comportements et attentes des habitants des communes de moins de 10 000 habitants en matière de lecture publique. Si les deux premiers volets sont assez particuliers à ce département, le dernier aspect nous semble en mesure d’intéresser les acteurs des BDP dans la diversité des situations dans lesquels ils se trouvent. En effet, s’il existe des travaux sur les usagers des BDP(1), notre enquête s’intéresse à la population desservie par les BDP c’est-à-dire aux usagers potentiels autant que réels. Il n’existe pas d’enquête concentrée sur cette fraction de la population française vivant en dehors de l’espace urbain(2). D’après le recensement de 1999, ce sont pourtant 51% des Français qui vivent dans une commune de moins de 10 000 habitants. Notre travail vise à combler très partiellement cette faiblesse dans la connaissance des publics potentiels. Mais la population de la Meuse peut-elle permettre de tirer des conclusions valables pour la population des autres départements ?

La Meuse se singularise d’abord par la faiblesse de sa population : les 192 198 habitants se répartissent sur un vaste territoire avec une densité de 31 habitants au km² (contre 108 en moyenne nationale) et plusieurs cantons à moins de 10. La population du Département se distingue également par le niveau plus faible du niveau d’instruction : la proportion de titulaires d’un diplôme égal ou supérieur au bac y est plus faible (17,9% contre 26,4% en moyenne nationale). La pyramide des âges de la Meuse se distingue de celle de la population française par son sommet plus large : les 60 ans et plus représentent 23,3% (contre 21,3%). Au total, les éléments d’information obtenus sur la population de la Meuse, nous semblent d’autant plus transposables que les populations se rapprochent de ces caractéristiques. Cela vaut donc pour les départements ruraux ainsi que les zones rurales de départements qui le sont moins.

Nous dresserons d’abord un portrait des non usagers considérant qu’il est intéressant de cerner les contours de cette population pour imaginer des modalités pour qu’elle franchisse les portes des bibliothèques. Nous nous intéresserons ensuite à la manière dont ce public potentiel explique sa non fréquentation et aux attentes qui sont les siennes sur le service de lecture publique.

L’échantillon a été construit en veillant à respecter scrupuleusement le poids de chaque arrondissement dans la population du département, et le poids de chaque commune à l’intérieur de chaque arrondissement. Les personnes interrogées ont été sélectionnées au hasard parmi les résidents du département inscrits sur l’annuaire téléphonique. Une base de 1000 noms/adresse a été constituée. Un questionnaire a été envoyé à chacun en octobre 2001 avec une enveloppe "T" pour le retour. Nous avons reçu 265 questionnaires au terme du premier envoi. Une relance a permis d’en réunir 125 supplémentaires et nous avons relancé 10 autres personnes par téléphone. Au total, ce sont donc 400 réponses qui nous sont parvenues. Ce taux (40%) est supérieur à celui observé dans les enquêtes postales habituelles (où il plafonne entre 15 et 20%). Cela est le résultat des relances mais également de l’organisation d’un tirage au sort auquel les répondants prenaient part et qui leur permettait de gagner des pochettes cadeaux de la Française des Jeux ainsi que des abonnements à des revues de leur choix.

Les 400 réponses obtenues permettent-elles de généraliser les réponses obtenues à la population des habitants des communes de moins de 10 000 habitants de la Meuse ? La fiabilité sera certes plus faible que si nous avions recueilli 800 questionnaires mais, avec prudence, nous pouvons nous autoriser cette extrapolation. Cette conviction est étayée par le fait que les répartitions de la population entre les arrondissements et entre les différentes tailles de commune sont les mêmes chez les répondants et dans la population globale. Il convient toutefois de montrer une certaine prudence car la proportion de diplômés d’un bac ou plus parmi ceux qui ne sont pas élèves ou étudiants est deux fois plus importantes dans la population interrogée que dans la population de référence (34% contre 17%). Autrement dit, les répondants sont plus familiers de l’univers culturel de la bibliothèque ce qui peut engendrer des réponses plus " conformistes ".

Les non usagers des bibliothèques

Dresser l’état des lieux des bibliothèques consiste aussi à étudier ceux qui n’y viennent pas. Cela est d’autant plus vrai qu’ils sont nombreux. Le Conseil Général a pour mission de desservir les communes de moins de 10 000 habitants et donc de se soucier de ceux qui ne fréquentent pas les lieux de lecture qui sont à leur disposition. On cherche ici à connaître les profils des non fréquentants et les raisons de leur non fréquentation.

Dans l’état actuel de la situation, l’enquête auprès de la population desservie révèle que 86% d’entre elle n’est pas inscrit à une bibliothèque municipale. Cette proportion est supérieure à la moyenne nationale puisqu’on comptait un peu moins de 18% d’inscrits en France en 2000. Elle est revanche comparable au niveau observé nationalement dans les communes de tailles similaires. L’étude de la fréquentation des bibliothèques publiques par les Meusiens à partir des données des établissements a permis d’estimer à 10-11% le taux d’inscrits à une bibliothèque municipale ou relevant de la BDP(3). Ce chiffre est plus faible que celui obtenu à partir de l’enquête par questionnaires du fait des caractéristiques sociologiques des répondants (un peu plus favorables que celles de la population dans son ensemble) et de leur tendance à surestimer leurs pratiques culturelles. Les médiathèques des communes de plus de 10 000 habitants représentent un quart des inscriptions ce qui signifie que le Conseil Général ne dessert que 7 à 8% de la population.

S’agissant non plus d’inscription mais de fréquentation, on constate que 71% des Meusiens ne viennent jamais ou presque dans une bibliothèque et que 16% y vont rarement c’est-à-dire moins d’une fois par mois. Ce niveau est également comparable à celui observé au niveau national.

Sur la base de ces constats, il serait possible de se montrer satisfait en affirmant que la situation de la Meuse n’apparaît pas tellement plus mauvaise qu’ailleurs en France. On peut aussi considérer que ce niveau de fréquentation pourrait être plus élevé et qu’il est légitime qu’un Conseil Général cherche à accroître la proportion de citoyens utilisateurs des services qu’il finance.

Les conditions de la non fréquentation des bibliothèques

Ayant montré l’importance de la non fréquentation, il convient à présent de comprendre ce qui conduit cette fraction importante de la population à rester en dehors de la bibliothèque. C’est en effet en connaissant mieux le public à desservir que l’on peut espérer l’amener à venir.

L’enquête auprès des Meusiens permet de comparer systématiquement ceux qui viennent aux autres. Ce clivage peut être réparti sur une échelle de fréquentation des bibliothèques à quatre échelons : les visiteurs réguliers (ceux qui viennent au moins une fois par mois : 12% de l’ensemble), les visiteurs rares (ceux qui viennent moins d’une fois par mois : 16% de l’ensemble), les non visiteurs motivés (ceux qui ne viennent jamais ou presque mais répondent à la question des services qu’ils aimeraient trouver dans une bibliothèque : 60% de l’ensemble), les non visiteurs non motivés (ceux qui ne viennent jamais et ne répondent pas à la question des services souhaités : 12% de l’ensemble). Les deux dernières catégories permettent de scinder en deux la " masse " de ceux qui ne viennent pas en bibliothèque. Le fait de ne pas répondre à la question sur les services qu’ils souhaiteraient rencontrer dans une bibliothèque indique un désarroi, une motivation encore plus fragile dans le rapport à cette institution. De ce fait, cela nous semble indiquer un niveau supérieur de désengagement dans la fréquentation des bibliothèques mais cela concerne une minorité de la population.

A travers la mise en relation de toutes les informations des personnes interrogées avec le niveau de leur fréquentation des bibliothèques, nous cherchons à mettre à jour les conditions de l’émergence d’une distance à leur égard. De cette façon, nous pourrons mieux connaître les catégories de population qui reste à " conquérir " ou convaincre.

Un univers domestique centré sur la télévision

La télévision fait désormais partie de l’équipement de la très grande majorité des foyers français. Si toute la population est " exposée " à cet outil, certains lui confèrent une place plus importante que d’autres. La place qu’on lui attribue n’est pas sans effet sur la fréquentation des bibliothèques.

Les personnes interrogées qui possèdent au moins deux télévisions fréquentent moins souvent les bibliothèques que ceux qui en possèdent une seule. Ceux qui regardent la télévision plus de 20 heures par semaine se rendent moins en bibliothèque que ceux qui la regardent moins longtemps. La non fréquentation de cet équipement se nourrit d’une attention plus importante à la télévision. Elle provient aussi d’une moindre diversification des pratiques de loisirs dans le foyer. La non possession d’un lecteur de CD audio, d’ordinateur et de connexion Internet s’accompagnent d’une moindre fréquentation des bibliothèques que leur possession. On observe d’ailleurs qu’en moyenne le niveau d’équipement des ménages en magnétoscope et autres biens de loisirs est plus faible chez les non visiteurs (et encore plus chez les non motivés) que chez les visiteurs réguliers. Quand la télévision connaît des " concurrents ", elle peut plus facilement s’articuler avec d’autres pratiques de loisirs.

Le discours habituel sur la concurrence entre lecture et télévision ne reçoit aucune validation dans notre enquête. Le temps passé à lire ne diminue pas avec celui consacré à la télévision. De même, les personnes qui regardent beaucoup la télévision ne se définissent pas nettement moins souvent comme lisant beaucoup. S’il existe une " concurrence " entre lecture et télévision, elle ne se situe pas dans le temps passé devant cette dernière. Autrement dit, si les non usagers des bibliothèques se recrutent davantage chez ceux chez qui la télévision occupe une place centrale, ce n’est pas parce qu’ils y consacrent plus de temps et qu’ils ne prendraient pas celui de lire. La chaîne causale apparaît plus complexe. La télévision domine l’univers domestique en s’accompagnant d’une mise à l’écart d’autres formes de loisirs.

Une culture sans accumulation ?

Les non visiteurs de bibliothèque regardent plus longtemps la télévision que les visiteurs mais surtout s’approprient moins souvent d’autres pratiques de loisirs telles que l’écoute de musique enregistrée, la pratique de l’ordinateur et/ou d’Internet. Tout se passe comme si la télévision apportait une diversité de contenus(4) qui rendait facultative ces autres biens d’équipement. C’est en cela aussi qu’elle occupe une place centrale.

Mais surtout, la télévision offre la possibilité d’une variété de distractions sans devoir accumuler de supports. Les non visiteurs (et plus particulièrement les non motivés) se recrutent davantage chez ceux qui possèdent peu de supports de contenus culturels qu’il s’agisse de cassettes vidéo, de CD audio ou de livres. La bibliothèque, elle-même lieu d’accumulation (ou perçue comme tel) peine à faire venir ceux qui sont réticents à l’accumulation. Le caractère systématique de la non possession chez les non visiteurs suggère qu’il s’agit d’un rejet de l’amoncellement de supports culturels en dehors même de questions économiques. L’enquête Pratiques culturelles des Français montre que le niveau de revenu détermine la possession de livres et de CD mais qu’il a moins d’effet sur la détention de cassettes vidéo alors que les non visiteurs se recrutent chez les faibles possesseurs (quel que soit le support). Le refus de posséder des livres, des cassettes vidéo et des CD audio réside dans l’hésitation à constituer un capital culturel dont ils ne se sentent pas légitimement détenteur du fait de leur plus faible niveau de certification scolaire. Il faudrait disposer des ressources culturelles (et économiques) liées à un niveau élevé de diplôme pour accumuler des signes d’appartenance à un univers dans lequel l’accumulation de biens culturels est valorisée.

Cette réticence à l’accumulation de biens culturels chez les non visiteurs en bibliothèque paraît un peu paradoxale en ce que cette institution permet d’utiliser une multitude de livres sans les accumuler. Ce paradoxe s’observe également pour les cassettes vidéo puisqu’ils ne louent pas plus souvent ce genre de support que les visiteurs. Dès lors on peut reformuler leur réserve en considérant qu’elle porte davantage sur l’abondance que sur l’accumulation. Ils cherchent à éviter les situations dans lesquelles ils devraient choisir parmi une vaste offre (publique ou marchande). La capacité à choisir suppose d’autant plus de codes et/ou d’aisance vis-à-vis du lieu que l’offre qu’il propose est plus vaste. L’approvisionnement préférentiel des non visiteurs en livres dans les clubs de lecture ou les points presse repose sur cette réduction du choix effectué par ces points de vente. A l’inverse, les visiteurs réguliers des bibliothèques se recrutent davantage chez ceux qui achètent leurs livres en grandes surfaces spécialisées ou en librairie c’est-à-dire dans des lieux caractérisés par une abondance relative d’offre et un personnel spécialisé.

Les non visiteurs en bibliothèque puisent des raisons de ne pas venir dans leur réserve à l’égard de l’abondance et de l’accumulation des biens culturels. Ils redoutent peut-être de devoir affronter une offre trop vaste qu’ils ne parviendront pas à cerner. Atteindre cette fraction de la population suppose de penser à ce problème de l’effet repoussoir de l’abondance ou du " choix ". Il serait erroné de croire que les bibliothèques sont d’autant plus attractives qu’elles offrent un large choix. Pour attirer les non visiteurs, la présentation même des fonds doit intégrer cette contrainte en proposant des modalités de réduction de l’offre : tables de livres, étagères de nouveauté, présentation des livres de face (et non par leur tranche). L’abondance n’étant pas nécessairement source de satisfaction des non visiteurs, il est en revanche important de pouvoir (si on souhaite atteindre cette population) assurer de façon assez large la demande parfois redondante des usagers. Que ce soit pour les disques, les films ou les livres, on constate depuis plusieurs années qu’un nombre limité de références attire un nombre très important d’acheteurs. Cela signifie que la population réduit la diversité (grandissante au moins pour les livres) de l’offre qui lui est proposée par le succès qu’elle reçoit dans les médias et la population. Cette tendance, que certains peuvent regretter car des références intéressantes sont injustement délaissées, ne peut pas ne pas concerner les bibliothèques si elles souhaitent desservir la population réelle qui les entoure. Pratiquement, cela signifie que la bibliothèque doit acquérir un nombre important d’exemplaires d’un même livre s’il reçoit un succès public qui risque de le rendre attractif. Ce faisant, cette institution ne contribue pas seulement au succès commercial des livres qui ont déjà du succès : elle favorise la construction d’une " culture commune " au sens d’un ensemble de références partagées entre une proportion importante de la population ; et l’émergence d’une " conscience collective " permettant de faire de notre société autre chose qu’une somme d’individus.

La distance à la lecture de livres

L’exercice de déchiffrement de l’écrit s’effectue sur une multitude de supports (livres, journaux, revues, affiches, écrans, etc.). La lecture de livres n’est donc qu’un sous-ensemble de la diversité des formes de lecture. Quelle est l’incidence de l’intensité de ces différents types de lecture sur la fréquentation des bibliothèques ?

La venue en bibliothèque dépend de l’engagement de la population dans la lecture de livres. Ceux qui déclarent lire moins de 3 livres par an sont visiteurs réguliers dans 4% des cas contre 11% chez ceux qui en déclarent de 3 à 9 et 24% chez ceux qui en déclarent 10 et plus. La non fréquentation des bibliothèques se nourrit d’un faible investissement dans la lecture de livres. De ce point de vue, l’implantation des bibliothèques dans des zones rurales, dans lesquelles on sait que la lecture de livres est moins développée que dans les villes, présente une difficulté supplémentaire pour attirer un public moins captif.

L’enquête montre également que la lecture de journaux et de revues est indépendante de la fréquentation des bibliothèques. Cela signifie que les non visiteurs se recrutent autant chez les lecteurs que chez les non lecteurs de journaux et de revues. Il en serait peut-être autrement si les bibliothèques proposaient et étaient davantage identifiées comme proposant un choix de revues ou de journaux. On sait en effet que les médiathèques accueillent une fraction non négligeable d’usagers qui apprécient et utilisent principalement ce type de lecture : à la médiathèque de Vandoeuvre-lès-Nancy, ce sont 23% des visiteurs qui déclarent venir pour lire la presse. Cette ouverture à d’autres supports de lecture permet de capter une partie de la population qui n’est pas toujours investie dans la lecture de livres. Dans la Meuse, 43% de ceux qui déclarent lire moins de 3 livres par an, lisent un quotidien tous les jours ou presque. 54% de ces mêmes faibles lecteurs de livres déclarent lire au moins une fois par semaine une revue ou un magazine. Signe supplémentaire de l’attrait des revues : les plus faibles lecteurs (moins de 3 livres par an) répondent à plus de 80% à la question sur le type de revue qu’ils lisent le plus souvent. Au total, si les abonnements aux revues sont coûteuses pour les lecteurs individuellement, la charge est sans doute plus facile à supporter pour une collectivité. Cette offre de revues apparaît comme une demande forte des Meusiens puisque 23% souhaiteraient pouvoir disposer d’un vaste choix de revues ou de magazines dans une bibliothèque.

La distance à un réseau de relations tournée vers les loisirs culturels

La venue en bibliothèque ne relève pas de l’évidence pour une partie importante de la population. Elle suppose le franchissement d’une série d’obstacles le plus souvent invisibles : connaître l’existence de ce type de service, savoir où il se situe, maîtriser le fonctionnement et les règles d’une bibliothèque, se sentir capable de choisir des livres, etc. Toutes ces barrières peuvent être surmontées à l’aide de ressources culturelles (familiarité avec l’univers du livre acquise dans le cadre scolaire ou familial) mais aussi sociales. La fréquentation de cet équipement résulte de l’accompagnement par un familier de la bibliothèque et du visiteur potentiel.

Le premier exemple accessible est celui disponible dans le cadre domestique. De façon très nette, d’autres enquêtes ont montré que la fréquentation de la bibliothèque dépendait de la familiarité de l’environnement familial avec cette institution. Ce résultat est confirmé dans la Meuse : 20% seulement des personnes interrogées vivant dans un foyer où au moins deux personnes sont inscrites dans une bibliothèque ne sont pas visiteurs de cet équipement alors qu’ils sont plus de 80% dans ce cas quand ils ne bénéficient d’aucun exemple dans leur foyer. La vertu de l’exemple suggère qu’il existe un effet " boule de neige " dans la fréquentation des bibliothèques : plus nombreux sont les visiteurs, plus nombreux sont les exemples et donc plus nombreux sont les visiteurs. Cela signifie que, en moyenne, la " conquête " d’un usager ramène à la bibliothèque un peu plus d’un usager.

L’efficacité de l’exemple ne concerne pas seulement le cadre domestique : 40% des répondants qui connaissent un proche bénévole en bibliothèque n’y viennent jamais ou presque contre 75% de ceux qui n’en connaissent pas. Le recours à du personnel bénévole contribue à faire connaître la bibliothèque en l’inscrivant dans les réseaux de sociabilité déjà existants(5).

Plus largement, les non visiteurs en bibliothèque sont moins bien insérés dans des réseaux d’échanges que les visiteurs. Ils sont plus nombreux chez ceux qui ne prêtent ou n’empruntent pas de cassettes vidéo à des proches ou amis (77% contre 68%). De même, on les retrouve plus souvent chez ceux qui n’invitent pas de proches ou d’amis à regarder des vidéos chez eux (75% contre 62%). Les réseaux de relation semblent agir comme des sources de stimulation pour la pratique d’activités culturelles. Cette ressource sociale des réseaux d’échange et de partage apparaît plus disponible dans les communes les plus petites : 69% des habitants des communes de moins de 200 habitants prêtent ou empruntent des cassettes vidéo à des proches ou amis contre 58% chez ceux résidant dans une commune de 200 à 4999 habitants et 48% de ceux d’une commune de 5000 habitants et plus.

Un univers culturel éloigné des services

La non fréquentation se nourrit de comportements mais aussi d’appartenances sociales. La participation à certains groupes sociaux définit un univers de valeurs, de références, d’habitudes qui contribue à définir la venue à la bibliothèque comme " normale " ou " incongrue ". Plusieurs éléments nous incitent à penser que la non fréquentation des bibliothèques s’observe principalement chez ceux qui sont éloignés de l’univers des services c’est-à-dire d’un univers dans lequel se conjuguent les compétences en lecture et écriture avec des compétences relationnelles.

Les femmes sont deux fois plus nombreuses à fréquenter régulièrement les bibliothèques que les hommes (16% contre 8%). Ce résultat gagne à être rapproché de ceux montrant que les femmes lisent davantage et notamment de romans que les hommes. Le rôle féminin implique davantage que celui masculin la prise en charge des relations humaines tant dans le domaine professionnel que personnel. La lecture romanesque permet la capitalisation d’expériences utiles dans la prise en charge par les lectrices de ces situations(6).

Les ouvriers et agriculteurs sont moins souvent dans les murs des bibliothèques que les employés, professions intermédiaires, cadres et professions intellectuelles supérieures, artisans, commerçants et chef d’entreprise. Leur univers professionnel sollicite dans une moindre mesure la compétence et le goût de la lecture. On sait en effet que le type de savoir-faire attendu d’un groupe social façonne son rapport à la lecture. Cette distance à la lecture explique principalement la faible représentation de ces groupes sociaux dans les bibliothèques.

Le niveau de diplôme détermine fortement la propension à fréquenter les bibliothèques. Si plus de 40% des titulaires d’un diplôme supérieur ou égal au DEUG fréquente ce lieu, ce n’est le cas que de 23% de ceux détenteurs d’un CEP ou sans diplôme. La certification scolaire agit comme une sélection pour l’accès au marché du travail des services et décide du niveau auquel on y accède. On observe encore que la proximité à l’univers des services favorise la venue en bibliothèque.

Le recrutement par concours dans la fonction publique favorise ceux qui détiennent des diplômes. Partiellement pour cette raison, les salariés du secteur public sont sensiblement plus souvent visiteurs des bibliothèques que ceux du secteur privé ou que les actifs à leur compte (38% contre 25%). Ce résultat conforte ceux obtenus par d’autres enquêtes montrant de façon systématique la sur-représentation(7) des salariés du secteur public dans ces équipements culturels.

Eléments des figures des non fréquentants

Non visiteurs au masculin et féminin

La non fréquentation des bibliothèques puise sa source dans une pluralité de facteurs que nous venons de repérer. Dans ces conditions, on s’attend à ce que la population des non visiteurs prenne une multitude de visages. Nous consacrerons cette section à la mise à jour de plusieurs figures de non usagers.

L’objectif de cette entreprise est double. Il s’agit d’une part de chercher à identifier comment des déterminants sociaux s’incarnent dans des figures c’est-à-dire des ensembles d’individus partageant un certain nombre de points communs tant dans leurs caractéristiques sociodémographiques que dans leurs comportements. Il s’agit ensuite, grâce à cette représentation plus précise des non visiteurs, de jeter les bases d’une réflexion sur les conditions de possibilité d’une politique visant à capter certaines populations restant à l’écart des bibliothèques.

Non visiteurs au masculin et féminin

L’identité sexuelle forme une composante importante de l’identité socialement construite des individus. Pour cette raison, il est intéressant de savoir comment la non visite se décline chez les hommes et chez les femmes. Cette première segmentation présente aussi l’intérêt de cerner les contours de la population des femmes qui ne fréquentent pas les bibliothèques alors qu’elles sont plus visiteuses que les hommes.

Non visiteurs et non visiteuses ne sont pas radicalement différents. Ils ont en commun des traits importants : un niveau de diplôme plus faible en moyenne, un suréquipement en télévision et un sous équipement en ordinateur. Reste que sur ce fond commun se dressent des différences.

Les non visiteurs se distinguent de leurs homologues féminins d’abord par un niveau plus faible d’engagement dans la lecture : ils sont plus de la moitié à se définir comme lisant peu ou pas alors que les non visiteuses sont dans ce cas dans un peu moins d’un cas sur trois. Les non visiteurs sont plus distants de la lecture ce qui les éloigne encore plus des bibliothèques que les non visiteuses : 72% des premiers justifient leur non fréquentation par l’absence de besoin ou d’envie contre 56% des secondes. Dans ces conditions, on saisit qu’il semble plus difficile de faire venir les hommes en bibliothèques que les femmes. On constate d’ailleurs que les femmes justifient davantage leur non fréquentation par une absence de proximité spatiale (trop loin) ou culturelle (ne sait pas qu’elle existe, ne sait pas ce qu’elle propose, ne connaît personne qui y soit inscrit) plus souvent que les hommes. La réduction de cette distance par une politique de communication et une amélioration du réseau permettrait plus facilement de capter cette population que celle des hommes.

Les non visiteurs se différencient des non visiteuses ensuite par une moindre participation à des réseaux de sociabilité. 80% des premiers n’invitent jamais de proches à regarder une cassette vidéo chez eux contre 70% des secondes. De même, les non visiteuses procèdent davantage que leurs homologues masculins au prêt ou à l’emprunt de cassettes vidéo avec des proches (58% contre 48%). L’ " isolement(8) " plus fréquent des hommes ne contribue pas à leur stimulation vers des pratiques de lecture et la fréquentation des bibliothèques.

Du fait de leur moindre engagement dans la lecture et les réseaux de sociabilité, les hommes semblent avoir davantage de raisons de ne pas fréquenter les bibliothèques que les femmes. Ce " diagnostic " doit pourtant être complété. Les non visiteuses se distinguent des non visiteurs par un temps plus long d’écoute de la télévision : 42% déclarent la regarder au moins 20h par semaine alors que ce n’est le cas que de 30% des non visiteurs. La concurrence entre la télévision et la bibliothèque concerne particulièrement les femmes.

Les lecteurs non visiteurs

Si l’engagement dans la lecture soutient la fréquentation des bibliothèques, la relation entre ces deux variables n’est pas systématique. Cela signifie qu’une partie non négligeable de la population engagée dans la lecture ne vient pas dans les bibliothèques. Si on scinde notre échantillon en deux moitiés à peu près égale selon l’intensité de l’engagement dans la lecture mesurée par le nombre de livres lus et l’autoévaluation par les personnes interrogées de l’intensité de leur lecture, on constate que deux tiers des plus lecteurs ne fréquentent jamais ou presque une bibliothèque. Il est dès lors tentant de se demander ce qui explique ce contournement d’une institution susceptible de les satisfaire. Certaines caractéristiques de cette population expliquent sa non fréquentation.

Les lecteurs non visiteurs sont plus souvent des hommes que leurs homologues visiteurs (53% contre 33%). Or on a vu que les hommes viennent moins souvent en bibliothèque ce qui explique la sous représentation de ces lecteurs dans cet équipement.

Les lecteurs non visiteurs semblent plus tournés vers la télévision que les visiteurs. S’ils possèdent à peu près autant de cassettes vidéo, ils sont plus nombreux à en acheter (57% contre 25%) ce qui suggère un souci d’approvisionnement régulier. Au total ils consacrent davantage de temps à regarder la télévision : 36% y passent 20 heures et plus contre 19% des lecteurs visiteurs. Cet attachement à l’image peut laisser imaginer qu’une offre de cassettes vidéo dans les bibliothèques serait susceptible d’intéresser ce public. Il convient toutefois de prendre garde au fait qu’un support est indissociable d’une offre culturelle socialement investie de représentations et d’enjeux. En clair, les travaux sur l’introduction de l’audio-visuel dans les bibliothèques ont montré que le support lui-même n’est pas suffisant pour convertir un public potentiel à les fréquenter. Un fonds de cassettes vidéo présentant uniquement des films d’Art et Essai ne créerait aucun afflux sensible de visiteurs tant en effet la " consommation " de ce type de production culturelle est très liée au niveau de diplôme des " consommateurs ". De ce point de vue, les lecteurs non visiteurs se distinguent des visiteurs par un niveau plus faible de certification scolaire : 23% ont un diplôme égal ou supérieur au DEUG contre 42% des visiteurs. Faute de disposer de questions sur la nature des pratiques de lecture, on ne peut montrer que la non visite de cette population réside pour une part dans un décalage entre leurs lectures et l’offre de livre qu’ils savent ou pensent rencontrer en bibliothèque. On peut juste remarquer que 7% des lecteurs non visiteurs justifient leur non fréquentation en affirmant que les livres qui sont proposés dans les bibliothèques ne les intéressent pas (contre 2% des faibles lecteurs non visiteurs) et 36% émettent le souhait de trouver dans une bibliothèque un choix de livres qui leur plaît (contre 15% des faibles lecteurs non visiteurs). L’inadéquation de l’offre (réelle ou supposée) de livres avec les goûts des lecteurs explique pour une part la non fréquentation des bibliothèques.

La non fréquentation du point de vue de la population

Ne pas fréquenter les bibliothèques s’explique par une multitude de causes. Nous avons mis à jour quelques facteurs à l’œuvre : la distance au livre et à la lecture, la centration sur la télévision, l’absence de soutien de la visite chez des proches, l’éloignement de l’univers des services. Tous ces éléments n’épuisent pour autant pas le sens que peut prendre l’absence de visite. Nous voulons savoir comment les Meusiens donnent sens à leur non fréquentation et ce qu’ils attendent comme services de la bibliothèque.

Expliquer la non visite

Anticipant une probable faible fréquentation, nous avons construit une question afin de soumettre aux non visiteurs en bibliothèque des éléments de réponse à leur comportement. Cela permet de saisir leur propre interprétation de l’absence de visite en bibliothèque et éventuellement d’identifier des lacunes importantes des bibliothèques.

Raisons de la non fréquentation des bibliothèques de ceux qui déclarent venir rarement, jamais ou presque.

RAISONS DE LA NON FRÉQUENTATION Nb. cit. Fréq.
Non réponse 41 12%
Ne sait pas qu’elle existe 2%
Ne sait pas ce qu’elle propose 25 7%
Ne connaît personne qui y soit inscrit 9 3%
Trop loin 44 13%
On ne peut pas emrunter de disques 6 2%
Pas besoin ou envie 208 60%

Il faut rapporter les livres trop vite

37 11%
Bib pas assez ouverte 13 4%
Livres proposés pas intéressants 18 5%
Trop de livres 19 5%
Effectif total 349  

De façon massive (six cas sur dix), les non visiteurs expliquent leur absence de visite par l’absence de besoin ou d’envie. Le succès de cette modalité de réponse s’explique par le fait qu’elle rassemble une large palette de situations puisque les faibles lecteurs peuvent s’y retrouver autant que les lecteurs intensifs qui souhaitent posséder leurs livres (la proportion de lecteurs intensifs chez ceux qui ont choisi cette modalité de réponse n’est pas nettement moins forte que dans le reste de la population). L’attrait de cette modalité réside également dans le fait qu’elle est formulée positivement et de ce fait ne déprécie pas ceux qui la choisissent. Connaissant cet attrait, nous l’avions placée au milieu des autres modalités de façon à ne pas en accentuer le poids ce qui n’a pas empêché sa fréquence importante.

Le succès de cette réponse dans la population suggère que, dans l’état actuel des services qu’elles offrent, les bibliothèques ne sont pas nécessaires à la population ou ne leur rendent pas de services suffisamment attendus pour devenir indispensables. On peut penser qu’un élargissement des services améliorera la perception de l’utilité de cet équipement.

L’explication de la non fréquentation la plus souvent donnée après celle de l’absence de goût ou d’envie concerne la distance spatiale qui sépare les personnes interrogées de la bibliothèque. Mais de quelle distance s’agit-il ? Pour 39% de ceux qui déclarent être trop loin, ils estiment la distance à plus de 20 kilomètres et pour 30% ils l’évaluent à entre 10 et 20 kilomètres (contre respectivement 11% et 16% dans la population totale). Cette précision permet d’estimer ce qui pourrait former l’aire géographique de proximité des bibliothèques. Il semble que cette aire soit limitée à un cercle de 10 km autour de la bibliothèque. Au-delà et encore plus au-delà de 20 km, la bibliothèque devient trop éloignée et ne permet plus des échanges réguliers. Cette perception de la proximité/distance de la bibliothèque apparaît indépendante de l’âge : ceux qui déclarent que la bibliothèque est trop loin ne sont pas nettement plus âgés que les autres. La mise à jour de l’évaluation de l’aire géographique pertinente par les usagers potentiels pourrait guider l’entreprise de restructuration des réseaux de bibliothèques.

Les autres motifs de non fréquentation sont moins souvent cités. Ils touchent les bibliothèques dans les services qu’elles proposent : durée d’emprunt trop courte (11%), livres pas intéressants (5%), surabondance de livres (5%), bibliothèque pas assez ouverte, absence de disques (2%). Tous ces éléments accumulés finissent par établir une distance à la bibliothèque. Les autres motifs avancés concernent la promotion que la bibliothèque peut faire de ses services : ignorance des services qu’elle propose (7%) et ignorance de l’existence même d’une bibliothèque (2%). Ces éléments incitent à imaginer que la bibliothèque gagnerait à conduire une politique de promotion plus large et diversifiée.

Portraits de la bibliothèque souhaitée

Afin d’imaginer comment faire évoluer les services auxquels les Meusiens ont accès, nous leur avons demandé quels étaient les services qu’ils souhaiteraient trouver dans une bibliothèque. Le sens de cette question diffère selon qu’y répondent ceux qui fréquentent déjà les bibliothèques ou ceux qui n’y viennent pas. Dans un cas est posée la question de la fidélisation des publics alors que dans l’autre, le sujet porte sur la conquête de nouveaux publics.

Comment fidéliser ?

S’ils fréquentent déjà les bibliothèques, les usagers n’en n’ont pour autant pas moins d’avis sur ce qu’ils aimeraient trouver dans les équipements qu’ils fréquentent. On saisit par cette question leurs aspirations qui sont gages de leur fidélisation.

Services souhaités dans une bibliothèque par ceux qui viennent au moins une fois par mois dans ce type d’équipement.

SERVICES SOUHAITÉS
(3 rép. possibles)
Nb.
cit.
Fréq.
Non réponse 8 17,0%
Emprunt de disques 11 23,4%
Débats rencontres 5

10,6%

Choix de livres qui plaît 21 44,7%
Bâtiment architecture moderne 0 0,0%
Larges horaires d’ouverture 17 36,2%
Possibilité de retrouver voisins 3 6,4%
Espace de travail sur place 4 8,5%
Utilisation d’ordinateurs et d’Internet

10

21,3%
Vaste choix de revues 9 19,1%
Des informations pratiques 1 2,1%
Un personnel accueillant 9 19,1% Autres
Effectif total 47  

Presque un usager sur deux (45%) fait part de son souhait de trouver dans les bibliothèques un choix de livres qui lui plaît. La fréquence de cette modalité indique d’abord que les usagers sont attachés à l’offre de livres (c’est-à-dire à ce à quoi ils ont accès pour l’instant). Elle montre également que leurs attentes en termes de livres proposés ne sont pas totalement satisfaites. Le poids de cette revendication paraît d’autant plus forte qu’on l’observe nettement plus souvent que chez ceux qui viennent moins régulièrement en bibliothèque (45% contre 26%). La fréquentation du lieu ne fait qu’augmenter la sévérité du jugement des usagers à l’égard du choix de livres. Il faudrait parvenir à mieux cerner dans quelle direction s’orienter pour les satisfaire : faut-il leur offrir plus de livres ou un choix plus varié ?

Plus d’un tiers des visiteurs formulent le souhait d’horaires d’ouverture plus larges. Cette revendication a été confirmée par des commentaires manuscrits sur les questionnaires demandant à ce que les bibliothèques soient ouvertes en dehors des horaires de bureau. On la constate plus souvent que chez les non visiteurs (36% contre 19%) car ils en souffrent davantage qu’eux. Ce résultat signifie que l’élargissement des horaires satisferait les visiteurs qui doivent " ruser " pour venir à la bibliothèque.

Pour un peu moins d’un quart des visiteurs, l’offre de disques ainsi que d’ordinateurs et d’Internet seraient souhaitables. C’est dire que le souhait de ces services récemment introduits dans les bibliothèques s’observe avec une certaine modération. Les visiteurs actuels hésitent à réclamer ces services peut-être parce qu’ils n’en n’éprouvent pas le besoin ou ne voient pas ce que cela pourrait leur apporter ou encore qu’ils n’osent pas formuler un souhait qu’ils jugent avoir peu de chances d’être satisfait. Cette hésitation face à de nouveaux services peut être mise en relation avec le peu de succès que reçoit la demande d’informations pratiques et le fait qu’aucun visiteur ne souhaite de bâtiment à l’architecture moderne. Les visiteurs formulent ainsi des souhaits davantage tournés vers l’amélioration de l’existant (choix de livres, horaires d’ouverture) que vers l’innovation par de nouvelles technologies (prêt de disques, utilisation d’ordinateurs).

La demande d’un vaste choix de revues et d’un personnel accueillant par un cinquième environ des visiteurs actuels correspond à une situation intermédiaire. Certains disposent déjà de ces services tandis que d’autres les réclament.

Comment " conquérir " de nouveaux publics ?

L’examen des réponses des non visiteurs à la question des services qu’ils souhaiteraient trouver dans une bibliothèque permet de repérer les services qui seraient de nature à les attirer vers ce type d’équipement. Si, pour l’instant ils ne fréquentent pas les bibliothèques c’est qu’ils n’en n’éprouvent pas le besoin ou l’envie étant donné les services qu’on leur propose ou qu’ils pensent qu’on leur propose. S’ils ne trouvent pas de raison de venir, il faut leur en offrir de nouvelles pour qu’ils entrent dans ces établissements.

Services souhaités dans une bibliothèque par ceux qui viennent rarement, jamais ou presque.

SERVICES SOUHAITÉS
(3 rép. possibles)
Nb.
cit.
Fréq.
Non réponse 101 28,9%
Emprunt de disques 76 21,8%
Débats rencontres 28

8,0%

Choix de livres qui plaît 89 25,5%
Bâtiment architecture moderne 7 2,0%
Larges horaires d’ouverture 68 19,5%
Possibilité de retrouver voisins 9 2,6%
Espace de travail sur place 26 7,4%
Utilisation d’ordinateurs et d’Internet

77

22,1%
Vaste choix de revues 83 23,8%
Des informations pratiques 34 9,7%
Un personnel accueillant 53 15,2%
Autres 14 4,0%
Effectif total 47  

Avant de commenter le contenu des revendications des non visiteurs, il faut d’abord constater que l’absence de souhait est le cas le plus fréquent. Il concerne 29% de cette population et se rencontre plus particulièrement dans certains univers sociaux. Les non répondants sont avant tout des personnes peu investies dans le questionnaire et qui ont omis de répondre à d’autres questions. Elles ont partiellement répondu au questionnaire parce qu’elles ne se sentaient pas concernées par le sujet de l’enquête. Ainsi, il n’est pas étonnant de remarquer que les personnes déclarant peu ou ne pas lire s’abstiennent de répondre légèrement plus souvent que celles qui disent lire beaucoup ou moyennement (32% contre 25%).

Pour répondre, il faut aussi se sentir " compétent ", " habilité " ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Les personnes titulaires d’un diplôme égal ou supérieur au DEUG s’abstiennent moins souvent que celles détentrices d’un CEP ou d’aucun diplôme (16% contre 38%). On assiste à une situation paradoxale et difficile puisque les groupes sociaux qui fréquentent le moins les bibliothèques sont aussi ceux qui s’expriment le moins souvent sur les souhaits qui pourraient les conduire à entrer dans ces établissements. On touche ici aux limites de l’accès aux demandes de certains usagers potentiels : comment savoir ce qui pourrait les intéresser ? Comment servir une population dont on peine à identifier ce qui serait susceptible de la faire venir ? Cette difficulté à cerner les besoins des populations a bien été identifiée par H. S. White qui montre bien comment nous avons tendance " à confondre les besoins des usagers, les désirs des usagers et les demandes des usagers (ou leurs requêtes) comme si tout cela était la même chose(9) ". Face à cette difficulté à connaître ce qu’il faut pourtant savoir, il semble judicieux de porter une attention aux conséquences des expériences menées en vue de satisfaire certains besoins présumés. Elles offrent la possibilité de mesurer le besoin lui-même plutôt que son expression. La richesse des BDP réside dans la diversité des offres proposées aux publics. Il reste à prospecter dans ce réservoir des solutions les plus satisfaisantes pour atteindre l’objectif souhaité.

Pour répondre à la question sur les souhaits de services, il faut aussi penser que des évolutions pourront intervenir dans un délai suffisamment court pour pouvoir en bénéficier. En un sens, il faut pouvoir se projeter dans un avenir assez lointain. Cette faculté semble inégalement partagée selon l’âge des personnes interrogées. La proportion de non répondants s’élève avec l’âge : 14% chez les moins de 40 ans, 28% chez les 40-60 ans et 46% chez les plus de 60 ans. Certaines personnes interrogées ont fait part de leur désarroi en rédigeant des phrases sur les questionnaires exprimant l’idée selon laquelle le service des bibliothèques ne les concerne désormais plus et leurs idées n’ont plus d’intérêt pour la collectivité. Ces personnes âgées extériorisent la position marginale qu’elles occupent et ont intériorisée. Une sorte de fatalisme prédomine et rend difficile l’expression de souhaits. De façon pratique cela pose la question de savoir comment satisfaire une population dont une partie importante ne semble plus attendre de services nouveaux.

Si on s’intéresse non plus au fait de formuler ou non des souhaits de services mais à la nature des souhaits formulés, on peut percevoir ce qui serait susceptible de satisfaire les non visiteurs. L’analyse paraît d’autant plus intéressante qu’elle différencie les vœux selon qu’ils émanent de groupes actuellement sous ou sur représentés. Cela permettra de cibler les évolutions de services en cherchant à conquérir de nouveaux publics.

Les demandes les plus fréquemment formulées par les non visiteurs interrogés concernent le type de documents imprimés proposés au public. Elles concernent d’abord le choix de livres (26%) et le choix de revues (24%). Les Meusiens non visiteurs en bibliothèque ressemblent à ceux qui viennent déjà puisqu’ils souhaiteraient plus de choix de revues et un choix de livres qui plaise. Ces demandes tiennent leur sens de la réalité de ce à quoi ils ont accès mais aussi de la manière dont ils se représentent ce qui leur est proposé. Pour nombre de Meusiens, l’offre publique de livres se limite à un dépôt offrant un nombre très limité de livres donc peu de choix et pas de revues. Pour d’autres, leurs demandes s’appuient sur une expérience (y compris limitée) des bibliothèques qui ne leur a pas permis de voir dans ce qui était proposé ce qu’ils auraient aimer trouver. Ce constat en forme de jugement ne se transforme en souhait qu’à la condition d’être suffisamment investi dans la pratique de la lecture. Ceux qui lisent peu, se considèrent comme tels et/ou possèdent peu de livres formulent moins souvent le vœu d’un large choix de revues et surtout moins celui d’un choix de livres qui plaît que leurs homologues plus investis dans la lecture. Les non visiteurs lecteurs apparaissent comme une population dont la fréquentation n’est pas entravée par l’absence de pratiques de lecture et pour laquelle, la prise en compte de ces souhaits pourrait les amener à la bibliothèque.

Le souhait de pouvoir emprunter des disques en bibliothèque est exprimé par un peu plus d’un non visiteur sur cinq. Ce service attire les classes d’âge les plus jeunes : 34% des moins de 40 ans et 9% des 60 ans et plus. Il est plus demandé par les hommes que par les femmes (27% contre 15%) ce qui paraît logique puisque le public des discothèques est moins féminisé que celui des bibliothèques. Ce service attire aussi ceux qui sont les plus investis dans l’écoute de musique : un tiers de ceux qui écoutent au moins 10h par semaine de la musique demandent ce service contre un dixième de ceux qui en écoutent moins de 4h. De la même façon l’attrait de ce service augmente avec le nombre de CD possédés : 38% de ceux qui en détiennent au moins 50 contre 6% de ceux qui en détiennent moins de 10. La demande de CD émane également plus souvent de personnes se définissant comme lisant moyennement, peu ou pas que de personnes se présentant comme lisant beaucoup (23% contre 13%) ce qui fait de la demande de musique un domaine distinct de la pratique de la lecture. Pour finir, le souhait de pouvoir emprunter des disques s’observe plutôt dans le sommet de la hiérarchie culturelle : 37% des titulaires d’un DEUG ou plus l’exprime contre 15% des titulaires d’un CEP ou d’aucun diplôme. Autrement dit, la mise en place de ce service consiste à diversifier l’offre des services à une même population mais moins investie dans la lecture plutôt qu’à diversifier la population qui fréquente la bibliothèque. Cette présomption est confirmée par les résultats obtenus à la médiathèque de Vandœuvre qui ne recrute pas davantage de peu diplômés que la bibliothèque c’est-à-dire quand le service d’emprunt de disques n’était pas proposé mais recrute des lecteurs peu intensifs des classes moyennes.

Dans la même proportion (22%) que le souhait d’emprunt de disques, les non visiteurs expriment le souhait de pouvoir utiliser des ordinateurs et Internet en bibliothèque. Cette demande qui vise à faire entrer dans ces équipements un outil rompant avec la prédominance de l’objet livre n’est donc pas marginale. Elle est globalement partagée par toutes les catégories de population à quelques exceptions près. La population âgée de 60 ans et plus demande très rarement ce service (4%) parce que, de même qu’elle est peu acheteuse de ce type de bien d’équipement, de même elle n’éprouve pas le besoin d’y avoir accès en bibliothèque. La demande d’ordinateurs et d’Internet s’observe sans beaucoup d’écarts selon la position occupée dans la hiérarchie des diplômes (si on exclut la faiblesse des CEP et sans diplôme qui correspond aux classes d’âges les plus âgées). Du point de vue des CSP, ce souhait est celui des professions intermédiaires, employés et ouvriers plus que celle des agriculteurs, artisans-commerçants, cadres supérieurs. Ce type de variation s’explique par les variations dans la possession d’un ordinateur et d’Internet : les catégories de population les plus riches, jeunes et diplômées sont plus souvent équipées que les autres. Les employés, ouvriers et surtout les professions intermédiaires se situent dans un entre-deux c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de revenus très importants mais sont sensibilisés à la dimension culturelle ou éducative de ces nouvelles technologies. Le souhait semble surtout concerner Internet puisqu’il est plus souvent exprimé par ceux qui possèdent un ordinateur (29% contre 17%) mais pas par ceux qui ont déjà une connexion Internet. Le coût de l’abonnement et des communications apparaît comme un obstacle perçu directement par cette population. Il l’est encore davantage quand les parents ont des enfants : le nombre moyen d’enfants de ceux qui formulent le souhait que les bibliothèques offrent ce service est plus élevé qu’en moyenne dans l’échantillon (1,5 contre 1,15). Cela signifie que la mise en place de services de ce type serait de nature à satisfaire non seulement les jeunes mais également leurs parents qui se verraient ainsi soulagés d’une dépense réelle ou envisagée qu’ils n’ont pas toujours la possibilité financière de se permettre.

Le troisième pôle de souhaits des non visiteurs interrogés en fréquence d’apparition concerne les conditions d’accès aux bibliothèques. Un peu moins d’un cinquième de cette population souhaite de plus larges horaires d’ouverture et 15% un personnel accueillant. Ces vœux sont un peu moins fréquents que chez les visiteurs car leur non fréquentation actuelle rend ces obstacles moins sensibles. On observe ainsi que les plus investis dans la lecture (lecteurs intensifs, possesseurs de plus de 100 livres) c’est-à-dire ceux qui ont le plus de chances de venir souvent à la bibliothèque sont les plus sensibles à l’étendue des horaires d’ouverture. Il serait toutefois malvenu de ne pas prendre au sérieux ces requêtes car les citoyens décident de leur fréquentation ou non des bibliothèques en tenant compte des conditions de l’accès à ces lieux. Si les horaires d’ouverture sont trop étroits ou mal situés dans la journée, si le personnel n’est pas accueillant, ces visiteurs potentiels resteront à l’extérieur de ce service qui leur est pourtant destiné.

La demande de larges horaires d’ouverture dépend des contraintes d’emplois du temps dans lesquelles se trouvent les personnes interrogées. Pour cette raison, on l’observe plus souvent chez les moins de 40 ans (31%) et elle se fait moins fréquente chez les 40-60 ans (19%) et encore moins chez les plus de 60 ans (7%). De même on constate cette demande chez les parents d’enfants encore jeunes (l’âge moyen du premier est de 17 ans contre 23 en moyenne) c’est-à-dire chez ceux qui ont le plus de tâches domestiques (au sens large du terme) à assumer. L’élargissement du public des bibliothèques aux fractions les moins âgées suppose un accroissement des horaires d’ouverture.

Cette " revendication " correspond à des contraintes pratiques réelles mais aussi à l’idée que l’on se fait d’une bibliothèque. De ce point de vue il convient de remarquer que les cadres et professions intellectuelles supérieures ainsi que les professions intermédiaires formulent ce vœu plus souvent que les autres catégories sociales (37% et 34% contre 15%). De même les titulaires d’un BEPC ou plus expriment ce souhait plus souvent (31%) que les titulaires d’un CAP, BEP (16%) ou que ceux d’un CEP ou d’aucun diplôme (7%). Les contraintes temporelles ne diminuant pas avec le niveau de diplôme, il faut rendre compte de ces variations d’une autre manière. Plus les personnes interrogées sont proches de l’univers culturel de référence de la bibliothèque, plus ils considèrent que ce lieu doit être largement ouvert. Comme si le bien fondé de leur univers de référence devait être visible à travers une large ouverture d’une institution qui le représente. Ce résultat est inédit et mériterait d’être confirmé par d’autres(10) pour en tirer des conclusions pratiques. Il faudrait notamment étudier la relation entre l’étendue et la structure des horaires d’ouverture et le volume de visiteurs ainsi que leurs caractéristiques. Il serait, par exemple, intéressant de pouvoir répondre à la question de savoir si l’ouverture élargie des horaires contribue (ou non) à la venue des fractions populaires de population.

Les autres services souhaités par les non visiteurs recueillent un moindre succès. Le souhait d’informations pratiques s’observe dans un cas sur dix. Il émane de populations peu familières avec la bibliothèque : 11% ce ceux dont aucun membre du foyer n’est inscrit dans une bibliothèque contre 4% de ceux dont c’est le cas. On l’observe également plus souvent chez les lecteurs les moins investis dans la pratique (14% de ceux qui disent lire peu ou pas contre 6% de ceux qui lisent beaucoup). Ce service est le seul à contenir un effet particulièrement attractif sur les populations les moins familières avec la lecture et les bibliothèques. A l’instar de ce qui est très souvent le cas dans les pays anglo-saxons, il pourrait prendre place dans une stratégie de conquête de ces fractions de population très nombreuses dans la Meuse : environ les 4/5ème de la population interrogée n’est entouré d’aucun inscrit en bibliothèque, 40% déclare lire peu ou pas. S’il est peu demandé, ce service l’est par une population nombreuse. Il est en revanche mis à l’écart de la représentation que les classes moyennes et supérieures se font de la bibliothèque : aucun cadre et professions intellectuelles supérieures et 7% des professions intermédiaires montrent de l’intérêt pour ce service.

A l’inverse, la demande de débats ou rencontres (observés chez 8% des non visiteurs interrogés) se rencontre dans une autre population. C’est le cas de ceux qui sont entourés d’inscrit(s) en bibliothèque dans leur foyer (15% contre 7%), des titulaires d’un diplôme égal ou supérieur au DEUG (17%) et des cadres et professions intellectuelles supérieures (13%). Ce service qui constitue une forme d’animation paraît correspondre à des attentes assez étroitement distribuées dans l’espace social. Toute politique d’animation qui insisterait sur ce type d’opération ne ferait qu’éloigner encore davantage les nombreux habitants les moins familiers de la lecture et des bibliothèques. Il existe un " effet pervers " important à la mise en œuvre de ce type d’animation : les usagers les moins familiers de l’univers scolaire, voyant ce type d’activité étrangère à leur univers, risquent de conclure de façon générale à l’inadéquation des services de la bibliothèque avec leur univers de sens. Les non usagers des animations font l’expérience négative d’un service proposé par l’institution.

Le souhait d’un espace de travail sur place ne recueille pas un grand succès puisque seuls 7% des non visiteurs le formulent. La très large majorité des citoyens ne souhaitent pas faire de ce lieu un espace de travail. Ils vivent avec un idéal de bibliothèque davantage tourné vers la distraction. Ce souhait émane d’ailleurs davantage de ceux qui ont eu l’occasion de cette expérience au cours de leurs études : les cadres et professions intellectuelles supérieures (20%) et diplômés d’un DEUG ou plus (16%). L’offre d’un espace de travail servira à une population socialement située et risque de donner une connotation à la bibliothèque qui risque de repousser les fractions de population qui pourraient voir dans cette mise en scène des signes de leur position sociale inférieure.

Pour finir, il faut mentionner deux demandes très nettement marginales : la possibilité de retrouver ses voisins (3%) et un bâtiment à l’architecture moderne (2%). Le premier souhait correspond à celui d’un lieu de sociabilité. On l’observe d’ailleurs un peu plus souvent chez les personnes âgées (4% chez les plus de 60 ans) et surtout chez les veufs, veuves ou célibataires (10%). Cette demande correspond probablement à une attente plus fréquente que la fréquence à laquelle on l’observe car elle n’est peut-être pas très valorisante et dépend aussi de l’accessibilité et la mise en forme du lieu. Elle trouve sa source dans la disparition des lieux d’échange et de rencontre tels que les cafés, l’église qui ne s’est pas accompagnée de l’émergence de nouveaux cadres de convivialité. De tels constats suggèrent que les bibliothèques implantées dans des zones rurales pourraient développer leurs services en s’appuyant sur une mission davantage " sociale " que " culturelle " c’est-à-dire faciliter les relations entre citoyens.

S’agissant de l’architecture moderne du bâtiment, il paraît très clairement que cela ne correspond pas à une attente de la population. Un tel résultat conduit à s’interroger sur le soutien " populaire " dont peuvent et ont pu bénéficier tous les projets de nouvelles bibliothèques tant au niveau national que local. Cela semble davantage le résultat d’une demande d’élus ou de bibliothécaires que de celle des usagers. Il serait intéressant d’étudier de manière qualitative les relations entre les architectes et les acteurs qui décident des projets de nouveaux équipements. Il s’agirait notamment de mieux comprendre quelle conception de l’usager transparaît : type de public projeté, usages attendus.

Conclusion

Les statistiques de la DLL pour l’année 2000 confirme un fléchissement du taux d’inscrits en bibliothèque publique dans la population. Ce constat pousse la profession à s’interroger(11) sur les raisons de cette situation et les manières de la changer. Comment attirer les citoyens vers ces équipements et les fidéliser ? Quels services leur offrir ?

La recherche dans la Meuse illustre une démarche que nous jugeons cohérente par rapport à un tel projet. Il s’agit de partir des usagers potentiels dans la réalité de leurs caractéristiques, goûts, habitudes. La sociologie offre la possibilité de raisonner sur les citoyens tels qu’ils sont et non tels qu’ils devraient être. En cela, elle prémunit contre l’idéalisation du public et offre la possibilité de cerner une grande diversité de publics.

L’approche sociologique permet également de ne pas sombrer dans le règne de la singularité. Toutes les situations historiques et géographiques sont particulières et c’est aussi le cas pour la fréquentation d’une bibliothèque. Les critères sont innombrables qui font d’une bibliothèque un cadre totalement singulier mais les usagers (réels et potentiels), s’ils sont également tous singuliers, partagent entre eux des points communs. Le dédain des hommes à l’égard de la littérature sentimentale n’est pas spécifique aux usagers de la bibliothèque de Stenay dans la Meuse. Le peu d’intérêt manifesté par les Meusiens pour la modernité de l’architecture des bibliothèques s’observe de façon hautement probable ailleurs. Même si les généralisations doivent être effectuées avec prudence, il est possible de parvenir à énoncer des régularités décrivant les réactions et comportements de certaines catégories de population.

Sur la base de cette connaissance, il conviendrait ensuite d’entamer l’observation des réalités singulières. Il s’agirait de chercher à comprendre dans quelle mesure les caractéristiques du service offert à la population explique la présence ou l’absence de population particulières. Cela suppose une comparaison des fréquentations de différentes bibliothèques ou d’une même bibliothèque avant et après un changement. Cet ensemble d’éléments doit être rassemblé, synthétisé et diffusé (enseigné ?) si l’objectif est d’améliorer l’audience des bibliothèques. Il reste fort à faire...

mars 2003


Notes

(1) Cf. par exemple, C. Leblond, " le public des bibliothèques des petites communes du Rhône " in M. Briault, C. Leblond et alii, Les médiathèques et leurs publics, Villeurbanne, Ed. de l’ENSSIB, 1997, pp. 59-108.

(2) Il faudrait conduire un travail d’exploitation secondaire des données de l’enquête Pratiques culturelles des Français de 1997 sur la sous-population des personnes interrogées vivant dans les communes de moins de 10 000 habitants.

(3) Pour plus de précisions sur l’étude de la fréquentation, Cf. C. Poissenot, " La lecture publique dans la Meuse : aujourd’hui et demain " in Lorraines (Revue du groupe régional Lorraine de l’Association des Bibliothécaires Français), avril 2003

(4) Parler de " la " télévision est aussi réducteur que de parler de " la " lecture. Les pratiques culturelles ne se définissent pas seulement par leur support. Ce sont avant tout une relation entre du sens et des récepteurs.

(5) Cf. N. Vingtdeux, " Bénévoles et volontaires de l’offre de lecture en milieu rural " in Bulletin des bibliothèques de France, t. 48, n°2, 2003, p. 62, <http://bbf.enssib.fr/bbf/html/2003_48_2/2003-2-p59-vingtdeux.xml.asp>.

(6)&nbspPour plus de développements, Cf. G. Mauger, C. F. Poliak, B. Pudal, Histoires de lecteurs, Paris, Nathan, 1999.

(7) C’est un résultat que nous avons observé à Vandoeuvre : " De la bibliothèque à la médiathèque " in BIBLIOthèque(s), n°5/6, déc. 2002.

(8) Il convient d’être prudent sur cet " isolement " car nous le mesurons par les échanges entre le foyer et l’extérieur. Une grande partie des activités de sociabilité prennent place dans des lieux extérieurs (cafés, clubs de loisirs, etc.)

(9) H. S. White, " The use and misuse of library user studies " in Library Journal, Vol. 110, Déc. 1985, p. 71.

(10) L’enquête SOFRES pour la DLL (mai 1997) sur les non usagers des bibliothèques municipales confirme partiellement cette tendance. Les moins diplômés sont les moins nombreux à justifier leur non fréquentation par le fait que " la bibliothèque n’est ouverte qu’à certains moments qui ne [leur] conviennent pas toujours " : c’est le cas de 23% des personnes interrogées ayant terminé leurs études en primaire contre 51% de ceux titulaires d’un diplôme de deuxième ou troisième cycle.

(11) Le Bulletin des bibliothèques de France a consacré une partie de son numéro 1 et 2 de 2003 à cette question : <http://bbf.enssib.fr/logic/asp/sommaire.asp ?ID=5828>.



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