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1. Lecture et relations
Michèle Petit , Anthropologue, Laboratoire LADYSS (Dynamiques sociales et recomposition des espaces), CNRS/Université Paris I. petitmic@univ-paris1.fr
jeudi, 25 août 2005

La lecture est un art qui se transmet plus qu’il ne s’enseigne, différentes enquêtes l’ont montré. Les adultes qui lisent régulièrement ont, pour la plupart, noué dès l’enfance un autre rapport à la lecture que ceux qui lisent peu ou pas du tout(2). Le milieu familial a ici une influence déterminante, même si elle semble s’être un peu atténuée dans les nouvelles générations. Avant l’enseignant, avant le bibliothécaire, le premier médiateur, c’est la mère - quelquefois aussi le père, lorsqu’il est lui-même un grand lecteur ou qu’il valorise beaucoup la lecture.
Plus précisément, comment le goût de lire vient-il à un garçon ou une fille, dans sa famille ? Aucune recette ne garantit qu’un enfant lira, mais les enquêtes insistent sur l’importance de la présence de livres à la maison, en particulier dans la chambre de l’enfant. Cette présence, toutefois, semble avoir une influence positive sur le goût de lire dès lors que le livre vit avec la famille et fait notamment l’objet de conversations. Le rôle des lectures oralisées est également souligné : le poids des grands lecteurs est deux fois plus important parmi ceux qui ont bénéficié d’une histoire contée par leur mère chaque jour que parmi ceux qui n’en ont écoutée aucune(3). La capacité à établir avec les livres un rapport affectif, émotif, et pas seulement cognitif, semble décisive. Tout comme le fait de voir ses parents lire : les chercheurs parlent à ce propos d’" exemple parental ", de " mimétisme " ou de transmission par " imitation ". Mais de telles expressions n’élucident pas grand-chose : les enfants voient tous les jours leur mère s’adonner à mille activités sans avoir pour autant envie de l’imiter. Dans certains domaines, il faut même beaucoup d’insistance pour qu’ils se résolvent à les imiter.

Et c’est là où l’attention portée à l’expérience singulière de celles et ceux qui ont pris goût aux livres peut peut-être nous en apprendre un peu plus. Je voudrais donc déjà m’attarder sur cette question : que se passe-t-il quand un garçon, une fille, voit sa mère ou son père en train de lire ? Peu de gens en ont gardé un souvenir précis ; dans des entretiens, la plupart ne vont pas au-delà de phrases comme celle-ci : " Ils ne m’ont jamais poussé, mais à force de les voir... " Ou encore : " Quand je les voyais lire, je les enviais ". Mais qu’enviaient-ils au juste ? Des écrivains nous permettent parfois de nous en approcher, et en contrepoint des entretiens que je réalisais, je me suis efforcée de réunir quelques-uns de leurs souvenirs d’initiations à la lecture, situées, pour la plupart, dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Dans un texte intitulé Le Chevalier des bruyères(4), l’écrivain espagnol Gustavo Martín Garzo relate ainsi un souvenir qui est comme la scène inaugurale de sa vie de lecteur. À six ans, au retour de l’école, il entre dans la maison, en remarque l’obscurité, la fraîcheur, le silence " profond, mystérieux, comme animé par une respiration imperceptible ", qui contrastent avec la rue. Il cherche sa mère, la trouve dans la cuisine, seule, en train de lire, " au milieu d’un cercle enchanté ". Il la contemple, elle qui ne le voit pas jusqu’à ce qu’il touche la table pour la ramener à lui. Elle lui dit qu’elle lit un livre d’amours malheureuses, Le Chevalier des bruyères, mais son visage rayonne comme si elle lui cachait quelque chose, ayant à voir avec les secrets les plus profonds de sa vie. Et elle lit à haute voix un passage, qui décrit le corps et le visage d’une jeune fille. Plusieurs fois, le garçon dérobera Le Chevalier des bruyères ou d’autres romans pour les lire en cachette, dans un réduit sous l’escalier, sans réussir à s’ouvrir à leur mystère, à rencontrer en lui-même ce ravissement, ce trouble qu’il a vus sur le visage de sa mère : " Je cherche cette émotion, le sentiment d’être en train de passer une frontière, mais je ne le trouve pas".
C’est seulement une dizaine d’années plus tard, lisant Le Capitaine Orage tombé dans ses mains, que surgit autour de lui ce " cercle de craie de la divination et de la pensée " où il a vu si souvent sa mère prise. C’est que le livre contient une surprise : le capitaine valeureux est une jeune fille, qui, dans l’intimité de sa tente, se défait de la lourde armure cachant aux regards la réalité proscrite de son sexe.

Au cœur de toute histoire, suggère l’écrivain, il y a peut-être la révélation d’un corps imprévisible, libre, sans attaches, emporté par le désir ; et au cœur de toute lecture, la quête d’un secret, ayant trait au désir, à l’amour, et aussi, quelquefois, au premier être aimé. Les lectures de Martín Garzo ne seraient, en effet, selon lui, qu’une tentative d’élucider le mystère de la scène première : " Dès lors, ces livres sont celui qu’elle lisait. Tous les livres sont Le Chevalier des bruyères. Je l’ai pris en secret (et durant un temps, rien ne me plut autant que de dérober les livres que j’allais lire) et me voici à nouveau caché dans le réduit sous l’escalier. Pour moi, lire, c’est cela : être caché. Tous les livres sont ce livre unique, et je me penche sur leurs pages en essayant de deviner les pensées de ma mère jeune et belle. "
Ce que dit Martín Garzo, ce que j’ai retrouvé dans d’autres souvenirs de lecture transcrits dans des œuvres littéraires ou relatés par des lecteurs " ordinaires ", c’est que le goût pour la lecture naît fréquemment du désir de voler l’objet qui ravissait l’autre, pour le rejoindre, connaître son secret, s’emparer de la puissance, du charme qu’on lui supposait, quand il -ou elle, car c’est souvent de la mère qu’il s’agit - était là, inaccessible, lointain(e), perdu(e) dans ses rêveries. C’est que cette appétence a aussi à voir avec la recherche d’un autre en soi, inconnu, tout à coup révélé, qui réclame une place, un lieu dans le monde.

Bien sûr, il n’est pas donné à tout le monde de tomber sur sa mère lisant dans la cuisine, de pouvoir dérober des livres chez soi, de les manipuler dès le plus jeune âge. Quand on grandit dans un milieu pauvre, tout peut même se conjuguer pour dissuader de lire : peu ou pas de livres à la maison ou dans le quartier, l’idée que ce n’est pas pour soi, une préférence donnée aux activités collectives plutôt qu’à des plaisirs considérés comme " égoïstes ", un doute sur " l’utilité " de cette pratique, etc.

Toutefois, même dans des environnements très contraignants, il est des familles où le goût avide de la lecture se transmet d’une génération à l’autre - par la mère, souvent, par le père, quelquefois, quand celui-ci est un autodidacte, ou par les deux parents. Au-delà, plus encore que la présence ou l’absence physique des livres à la maison, plus que le niveau scolaire atteint par les parents, c’est l’intérêt profond que ceux-ci portent aux livres - même s’ils n’y ont pas eu accès, même s’ils sont analphabètes -, leur rapport, de désir ou de rejet, pour ces objets, qui facilitent l’ouverture d’un chemin vers la lecture ou en rend l’accès difficile(5). Un peu à la façon dont l’attention que sa mère accordait aux livres intrigua Patrick Chamoiseau dans son enfance : "On m’avait effrayé avec des contes, bercé avec des comptines, consolé avec des chants secrets mais, en ce temps-là, les livres ne concernaient pas les enfants. Donc, je fus seul avec ces livres endormis, inutiles, mais faisant l’objet des attentions de Man Ninotte. C’est ce qui m’avait alerté : Man Ninotte leur accordait de l’intérêt alors qu’ils n’avaient aucune utilité. Je voyais son usage des fils de fer, des clous, des boîtes, des bouteilles ou des bombes conservées, pourtant je ne la vis jamais utiliser ces livres qu’elle mignonnait. C’est ce que j’essayais de comprendre en les maniant sans fin. Je m’émerveillais de leur complexité achevée dont les raisons profondes m’échappaient. Je les chargeais de vertus latentes. Je les soupçonnais de puissance."(6)

Avant les livres, les " chants secrets "

Là encore, c’est parce qu’ils représentent un passage vers un domaine mystérieux, vers les arcanes de la puissance, que les livres sont désirables. Mais c’est aussi parce qu’avant cela, des " chants secrets " portés par des voix aimantes, des comptines mêlées à des gestes de tendresse, ont entouré l’enfant et l’ont pris au charme d’un usage, aussi essentiel qu’inutile, de la langue. Avant la rencontre avec le livre, il y a la voix, la voix de la mère qui est là dès avant la naissance, puis qui ponctue l’éveil psychique du bébé, l’énoncé des premières syllabes. Cette voix dont les modulations changent selon que la mère parle de la réalité quotidienne ou qu’elle s’abandonne à sa fantaisie - et très tôt, l’enfant est sensible à ces modulations.
Le goût pour la lecture dépend non seulement, dans une large mesure, de l’intérêt que les parents ont eux-mêmes exprimé pour les livres, mais encore, antérieurement à cela, des échanges précoces que la mère ( ou la personne la représentant ) a eu avec son enfant, où le registre affectif, la sollicitation sensible et tonique du corps, et le jeu du langage, porté par les scansions et les intonations de la voix, sont étroitement intriqués(7).
De cette relation première dépend également l’élaboration de la " capacité d’être seul " en présence de l’adulte. La constitution de ce que l’on nomme, depuis Winnicott, l’aire transitionnelle(8), est là essentielle, tant pour l’émancipation progressive du petit humain que pour le devenir de ses " expériences culturelles ". En effet, s’il se sent en confiance, c’est dans une aire de jeu s’inaugurant entre sa mère et lui que l’enfant commence à se construire comme sujet. Dans cette région calme, sans conflits, il s’approprie quelque chose qu’elle lui propose - un objet, une chanson, une comptine. Fort des syllabes ou de la mélodie incorporées, il se lance, s’éloigne un peu, construit l’espace d’une pensée indépendante : quelque chose échappe désormais aux adultes avec ces premiers jalons d’une intériorité, d’une subjectivité ; d’une capacité à symboliser et à entrer en relation avec les autres, au-delà de l’union première, au-delà des bras maternants.

Tout au long de la vie, les expériences culturelles ne sont rien d’autre qu’une extension de ces premières expériences de vie créatrice, de jeux, d’émancipation : ce sont des biais privilégiés pour retrouver cet espace paisible et l’expérience de l’enfant qui, à partir de cette aire protectrice, esthétique, entre sa mère et lui, se ressource et s’autonomise. Espace psychique plus que matériel, l’aire transitionnelle est paradoxale, entre attachement et dégagement, union et séparation : l’objet, l’histoire du soir, la petite mélodie, symbolisent l’union des êtres qui sont désormais séparés et rétablissent une continuité, permettant que soit surmontée l’angoisse, puis supportée l’absence. Lire, s’approprier des livres, c’est donc retrouver l’écho lointain de la voix de sa mère, l’appui de sa présence charnelle - tout comme Martín Garzo se penche sur les pages des livres pour retrouver sa mère jeune et belle. C’est aussi s’en dégager par la symbolisation à l’œuvre.
Car si le livre est l’écho lointain de la voix de la mère, il est aussi fait de signes, de langage, de ce registre symbolique que les psychanalystes situent plutôt du côté du père, d’une instance tierce séparatrice. Et la venue à la lecture est parfois décrite comme l’incorporation de quelque chose qui est propre à la mère, mais dont le père, ou l’être aimé par la mère, celui à qui elle rêve, n’est sans doute pas absent. C’est dire combien, pour le psychisme, ce qui est approprié, incorporé, a un statut complexe, composite.
Si un tel espace transitionnel n’a pas pu être bien établi, parce que la mère était endeuillée ou trop déprimée, parce qu’elle ne " chantait " pas et qu’aucun tiers n’a joué ce rôle auprès de l’enfant, il est probable - mais pas certain, car le devenir humain n’est jamais tracé - qu’il aura plus de difficultés à s’approprier plus tard des biens culturels, à les faire vraiment siens. Mais le contexte social vient évidemment se conjuguer à l’histoire inconsciente : ainsi, la pratique de la lecture suppose, à notre époque, une capacité d’être seul qui n’est pas seulement fonction des relations précoces avec la mère, mais encore de la façon dont est perçu le fait de se tenir à l’écart du groupe : valorisé dans certains milieux, ce comportement sera considéré comme grossier dans d’autres. Il va sans dire que les conditions de vie - l’habitat, au premier chef - favorisent ou non l’établissement de telles habitudes. Des déterminations économiques, sociales, psychiques, se combinent donc en un jeu complexe pour rendre difficile la relation à la lecture ou au contraire pour en faciliter l’exercice.

La marge de manœuvre des autres passeurs

Toutefois, un certain redéploiement reste toujours possible et c’est là où le rôle des autres passeurs s’avère essentiel. En effet, à ceux qui, du fait de leur histoire, ne disposent pas d’un espace psychique libre, d’une aire intermédiaire, un tiers peut, dans certaines conditions non intrusives, proposer des objets culturels à même d’ouvrir une marge de manœuvre. Des récits, des poèmes, des légendes, transmis par un médiateur, portés par sa voix qui protège, sont parfois à même de construire l’équivalent d’un lien rassurant, à même d’ouvrir un autre espace, permettant de quitter le ressassement, le face à face avec trop de réalité, de faire un bond hors de soi, de sortir d’une certaine représentation de soi. Travail subtil, appelant souvent une attention singulière, tel celui réalisé par Serge Boimare dans un cadre psychothérapeutique, dont certains d’entre vous ont probablement connaissance(9) ; ou tel celui mis en œuvre par des bibliothécaires, des enseignants, des travailleurs sociaux, des bénévoles, dans des contextes difficiles, voire violents, comme c’est le cas en particulier en Amérique latine, où je découvre régulièrement, lors de voyages professionnels, des expériences étonnantes, comme c’est le cas aussi dans d’autres régions du monde et ici même, bien sûr.
Plus largement, à ceux qui n’ont pas pu trouver des livres chez eux, voir leurs parents tout à leur plaisir de lire ou les entendre raconter des histoires, une rencontre peut donner l’idée qu’un rapport aux livres est possible. Quelqu’un qui aime les livres, à un moment, donne l’occasion de les toucher, de s’en saisir physiquement. Il en parle, il les anime, il les fait vivre, et ce faisant, il déconstruit ce qui apparaissait comme un monument austère, écrasant, il rend possible une appropriation. Là encore, c’est l’intérêt profond porté aux livres que l’enfant, l’adolescent - l’adulte aussi bien - entend.
Ce peut être un enseignant, souvent tiraillé entre ses émotions et les exigences de la raison ou du programme, tel celui évoqué par Chamoiseau dans Chemin d’école : " Le Maître lisait pour nous mais, très vite emporté, il oubliait le monde et vivait son texte dans un abandon mêlé à de la vigilance. Abandon car il se livrait à l’auteur ; vigilance, car un vieux contrôleur demeurait à l’affût en lui-même, guettant l’euphonie désolée, l’idée amollie par une faiblesse du verbe. (...) Le négrillon suivait bouche bée, non pas le texte, mais les goulées de plaisir que le Maître s’envoyait par les mots. (10)"

Et c’est là où il est à son abandon, son plaisir, là où son corps est atteint par les mots lus, que le maître transmet le goût de lire. Ce peut être aussi un bibliothécaire, tel celui dont se souvient Ridha, un jeune homme que nous avions rencontré dans un quartier " sensible " (11) :" par moments il s’arrêtait dans son travail, il prenait des enfants et il leur racontait des histoires. Moi ça m’a beaucoup touché, ça m’a beaucoup marqué, la preuve, je suis ici (à la bibliothèque).Je me rappelle d’une histoire, c’était Coin coin ou je ne sais plus quoi, que d’ailleurs ce bibliothécaire raconte toujours et qui me touche encore... Il faudrait que je remonte assez loin, mais c’est une histoire qui m’évoque quelque chose. Pas précisément l’histoire en elle-même, mais la sensation, l’émotion que j’ai éprouvée à cet instant-là, lorsque j’ai entendu cette histoire-là, elle est restée ".

Le bibliothécaire lui avait aussi conseillé le Livre de la jungle et Tarzan, et Ridha grimpait aux arbres de la cité en sortant de la bibliothèque : " moi ça me plaisait parce que Le Livre de la jungle c’est un peu se débrouiller dans la jungle. C’est l’homme qui par sa poigne arrive toujours à maîtriser les choses. Il y avait l’idée de combativité aussi... la jungle en elle-même ne me plaisait pas. Le lion c’est peut-être le patron qui ne veut pas t’embaucher ou les gens qui t’en veulent, etc. Et Mowgly se construit une petite cabane, c’est un petit chez soi et en fait, il pose ses marques. Il se délimite. "

Haro sur les transfuges

Vous voyez que nous sommes là très proches de cette aire transitionnelle que j’évoquais, où s’ébauche l’émancipation de l’enfant, où il prend en lui quelque chose qui vient de l’autre pour faire son chemin : Ridha prenait en lui les histoires qu’on lui transmettait, la force de Tarzan ou l’astuce de Mowgly, il s’appropriait les arbres de la cité et posait ses marques, il se délimitait, comme il dit. Et cela nous mène à la deuxième piste que je souhaitais évoquer : si le désir de lire naît d’une relation, la lecture peut être ce qui permet de prolonger cette relation, mais aussi de s’en affranchir.
Dès la petite enfance, l’histoire du soir va ainsi permettre d’affronter la séparation, de traverser la nuit. Diatkine disait des histoires lues à l’enfant avant qu’il s’endorme qu’elles lui permettent de mieux supporter le noir, la peur de mourir, et la peur que les parents meurent. Mais il précisait : " seule une histoire fictive racontée, un récit dans une langue d’une toute autre structure que le parler relâché de la vie quotidienne semble faire effet contre cette angoisse de séparation. La langue du récit permet de mieux supporter l’absence en maîtrisant les représentations liées à l’objet absent(12)" C’est cela qui assure l’enfant d’une permanence, d’un sentiment de continuité - et aussi bien l’enfant qui continue à vivre en chacun de nous, qui si souvent lisons le soir, avant de nous endormir.
Au-delà, ce qui est au cœur de la lecture, dans nos sociétés, c’est déjà l’élaboration d’un monde à soi, d’un espace à soi. Comme pour Ridha avec la petite cabane dans la jungle. Comme pour Agiba, qui grandit dans une famille assez traditionaliste et a un refuge, depuis l’enfance : la bibliothèque, la lecture : " J’avais un secret pour moi, c’était mon univers à moi. Mes images, mes livres, et tout ça. Mon monde à moi c’est dans les rêves. " Ou pour Christian qui va en bibliothèque étudier l’horticulture et se promène parfois discrètement dans les rayons... : " J’aime bien tout ce qui est Robinson Crusoë, les choses comme ça. Ça me permet de rêver. Je me dis que peut-être qu’un jour j’arriverai sur une île, comme lui, et puis, qui sait, je pourrai monter ma petite baraque ".

Le lecteur arrive sur une île - image même de la séparation -, il élabore un espace à lui où il ne dépend pas des autres, où il leur tourne même le dos. Il fugue, s’éloigne des proches, plus encore peut-être quand il lit des œuvres littéraires, car quantité de contes, de romans, de récits, racontent précisément l’histoire d’un héros ou d’une héroïne qui sort de la maison, s’éloigne de sa famille et transgresse un interdit(13). Le lecteur met donc ses pas dans ceux du héros ou de l’héroïne qui va vers le vaste monde.
Mais le geste même de la lecture est une voie d’accès à cet espace personnel, intime. Jean-Louis Fabiani et Fabienne Soldini ont ainsi observé, en milieu carcéral, que la lecture permettait aux détenus, dans certaines limites, la reconstitution d’un espace privé, tandis qu’à l’inverse " la télévision pourrait bien en signaler l’impossibilité radicale(14). "
On conçoit dès lors que le lecteur ou la lectrice agacent parce qu’ils échappent, parce qu’on a peu de prise sur eux. Un homme avec qui je discutais dans un avion s’était ainsi raidi, après qu’il eut compris que je m’intéressais à la lecture : " Je vais vous dire, Madame, j’ai remarqué que les femmes qui lisent, elles sont toujours un peu égoïstes. "

Dans les villages où nous réalisions des entretiens, il y a une douzaine d’années, pour une recherche sur la lecture en milieu rural(15), bien souvent on se méfiait de celle ou de celui qui a du goût pour les livres, toujours suspect d’être un paresseux, un égoïste, un lâcheur : " Celui-là, il est toujours dans ses bouquins. " Et revenait la culpabilité associée au fait de lire, la crainte du qu’en dira-t-on, comme pour cette femme d’agriculteur : " C’est la mentalité ici : on ne perd pas son temps à lire, à faire des mots croisés. Il y a toujours des gens qui passent et c’est : "Ah oui, elle ne fout rien pendant que son mari se crève au travail !" Quand je vois quelqu’un qui arrive, je cache le livre. J’épie ce qui arrive. Mon attention n’est pas intacte. Le moindre bruit... je me prépare ".
Quelques années plus tard, dans des quartiers populaires urbains, nous avons retrouvé des choses proches. Comme pour Zohra qui, avec ses soeurs, avait dû conquérir de haute lutte le droit de lire et d’aller en bibliothèque, parce que ses parents ne supportaient pas qu’elles aient des " moments pour soi " : " Lorsque mes parents nous voyaient lire toutes les quatre, qu’on ne voulait plus bouger parce qu’on avait un livre, alors ils se mettaient à hurler, ils n’acceptaient pas qu’on lise par plaisir. C’était un moment à part, un moment pour soi et ils avaient du mal à accepter qu’on ait des moments pour soi. Il fallait lire pour l’école, il fallait lire pour s’instruire.

Ma petite sœur lisait énormément, elle se cachait souvent dans la nuit, on lisait jusqu’à deux ou trois heures du matin. On avait une vieille lampe et puis on la mettait sous le lit. Souvent quand je discute avec des amis français, ils me disent que ça a été vécu par les générations d’après-guerre qui faisaient ça dans le milieu populaire. "
Mais encore aujourd’hui, dans des familles françaises depuis plusieurs générations, lire est parfois tout autant redouté, dénigré, sinon plus. On reprochera aux filles de ne rien faire et aux garçons de s’adonner à des loisirs de filles. Plusieurs fois, des hommes m’ont dit être contrariés parce que leurs fils avaient plaisir à lire : ils auraient mieux fait de " courir plus les filles ", disaient-ils. D’ailleurs, des garçons se contrôlent mutuellement pour s’interdire d’ouvrir un livre. Nombre d’entre eux, vers la puberté, rejettent les livres comme ils s’arracheraient aux jupes de leurs mères, et il n’est pas rare que ceux qui aiment lire le cachent pour éviter la répression frappant "le pédé " ou " le bouffon qui se prend la tête ".
En fait, ceux qui manifestent une hostilité envers les lecteurs sont souvent dans un rapport de dépit amoureux avec les livres, avec ce savoir, cette culture qui n’ont pas voulu d’eux. Une partie d’entre eux pensent qu’il y a dans les livres un secret vital dont ils sont privés - et c’est une souffrance pour eux, même s’ils donnent le change. Tel ce jeune chauffeur de taxi qui me racontait : " A l’école, on cognait sur ceux qui aimaient lire. Je crois qu’au fond, c’était de l’envie : on se demandait ce qu’il pouvait bien y avoir dans les livres. "

Là encore, les aspects socioculturels se mêlent à des peurs plus inconscientes : pour certains garçons, la lecture est inquiétante comme si elle exposait à un risque d’émasculation, d’autant qu’elle semble requérir passivité et immobilité, et qu’elle éveille une intériorité d’autant plus dangereuse qu’elle est associée aux femmes. Quelquefois, ils se sentent persécutés par des mots qui les renvoient à des interrogations existentielles, à la mort, à la différence sexuelle, aux mystères de la vie, à la perte(16). Les comportements d’échec ou de refus de l’école, du savoir, de la lecture et de la culture écrite, peuvent alors conforter une carapace que ces garçons confondent avec la virilité, et être renforcés par le désir de ne pas être rejetés du groupe.
Sans doute la lecture est-elle peu compatible avec des formes de vie très grégaires et suppose-t-elle, quand on est un garçon, une difficulté à se sentir partie prenante de ces formes-là, ou un désir de tracer un chemin différent. Mais l’individuation est tout autre chose que l’individualisme. Et il ne faut pas opposer la sociabilité à l’intimité - laquelle n’est évidemment pas à confondre avec l’exhibition narcissique de sa petite différence à laquelle la montée du registre visuel, dans nos sociétés, donne lieu. Ce dont il s’agit, avec le droit à l’intime, à l’intériorité, le droit de se retirer de temps à autre de l’espace où l’on est sous le regard des autres, c’est peut-être aussi du passage à d’autres formes de lien social que celles où le groupe a toujours le pas sur chacun. Du passage à d’autres partages, d’autres façons de vivre ensemble et de se parler.

Lire, c’est lier

Car si l’on est attentif à l’expérience des lecteurs, il s’avère que lire, cet acte apparemment sauvage, solitaire, s’avère plutôt propice aux relations - et c’est la dernière piste que je voulais vous proposer.
On l’a vu, au lieu même où la séparation a lieu, s’ouvre le champ de la symbolisation, du jeu, de l’art, de la littérature : on ne s’étonnera pas que quantité d’œuvres aient été écrites à partir d’un exil, d’un chagrin d’amour, d’un deuil. En écho, c’est peut-être à la part exilée de chacun que les livres, et plus encore la littérature, s’adressent(17). L’écriture littéraire est elle-même, dans une large mesure, une tentative de rattraper ce qui est perdu ou inachevé, de mettre ensemble ce qui est séparé, de reconstituer des terres disparues, des époques révolues. Et dans l’expérience des lecteurs, dès le plus jeune âge, la lecture met en relation des pôles qui sont habituellement sans continuité, elle est propice aux passages entre jour et nuit, passé et présent, corps et psychisme, pensée et émotion, inconscient et conscient, soi et l’autre, ou entre cultures qui se faisaient la guerre, etc. Elle est propice à l’établissement de liens.

En écoutant une histoire qu’on lui lit ou en lisant, l’enfant fait déjà l’expérience d’une autre langue que celle de la désignation immédiate : la langue du récit, de la narration, où les événements contingents prennent sens, dans une histoire mise en ordre, en perspective. Et c’est un peu comme si, par l’ordre secret qui émane d’une œuvre, le chaos du monde intérieur pouvait prendre forme.
Avant même que les enfants ne sachent déchiffrer, les livres déclenchent en eux toute une activité de fantasmatisation et de construction narrative, où ils lient entre eux des événements qui sont comme tenus ensemble par le cadre d’une histoire avec son début, sa fin, le cadre de l’objet-livre. Nombre d’entre vous auront observé un enfant, qui, après qu’on lui a lu un livre, le feuillette en se racontant à lui-même l’histoire, enchevêtrant des fragments de ce qu’il a entendu et ses propres préoccupations, sa propre fantasmatisation qui se greffe sur celle de l’auteur. Chaque récit rencontré vient à la rescousse des tentatives qu’il fait pour mettre ensemble les événements de sa vie. Et il en va ainsi à tous les âges, même si nous n’en avons pas toujours conscience : de temps à autre, nous levons les yeux de la page pour devenir les narrateurs de notre propre histoire, entre les lignes lues.
Remarquons-le, les psychanalystes contemporains ont accordé une importance grandissante à cette capacité d’établir des liens et à la narrativité. Retrouvant là, au fond, une vérité très ancienne : le récit peut avoir valeur thérapeutique. Par le simple fait d’être mise en ordre, en mots, en récit, une situation vécue dans la passivité et l’impuissance est transformée en action par un conteur, un écrivain. Et c’est un peu comme si des lecteurs retrouvaient, inconsciemment, le mouvement de l’écrivain, qui, la plupart du temps, écrit à partir du manque, de la perte, mais qui, par l’écriture, dépasse cette perte et va vers une reconquête de la vie.
Ne l’oublions pas, le besoin de récit, de narration, fait peut-être notre spécificité humaine : de tout temps, les humains se sont raconté et passé des histoires les uns aux autres. Comme le dit Pascal Quignard : " Nous sommes une espèce asservie au récit (...) Notre espèce semble être scrupuleusement tenue en laisse par le besoin d’une régurgitation linguistique de son expérience. " Et il ajoute : " Ce besoin de récit est particulièrement intense à certains moments de l’existence individuelle ou collective, lorsqu’il y a dépression ou crise, par exemple. Le récit fournit alors un recours à peu près unique" "(18). D’une façon proche, Propp disait du récit qu’il représentait une tentative de faire face à tout ce qui est inattendu ou malencontreux. Et de fait, en nos temps de désarroi, de perte de nombre des repères qui donnaient sens, jusque-là, à la vie, où beaucoup s’interrogent sur les facteurs contribuant à une reconstruction de soi après un traumatisme, cette mise en récit de l’expérience apparaît essentielle, plus encore quand elle s’appuie sur des métaphores(19). Plus largement, alors qu’il incombe à chacun, bien plus que par le passé, de construire le sens de sa vie, et sa propre identité, on peut remarquer que le sens comme l’identité viennent en grande partie des histoires que l’on se raconte pour rassembler des fragments épars.

À cet égard, l’apport de la littérature, de l’art, à l’activité psychique, à la pensée, reste encore trop souvent sous-estimé. La littérature, sous toutes ses formes (poésies, contes, romans, théâtre, journaux intimes, bandes dessinées, essais - dès lors qu’ils sont " écrits " -, etc.) fournit un support remarquable pour éveiller l’intériorité, mettre en mouvement la pensée, relancer une activité de symbolisation, de construction de sens. Ce qui est attesté par nombre d’expériences menées dans des contextes difficiles, et notamment dans des contextes de guerre ou de violence, parmi des populations pourtant très éloignées, quelquefois, de la culture livresque. C’est d’ailleurs à l’étude de certaines de ces expériences, dont je n’ai malheureusement pas le temps de vous parler aujourd’hui, que je vais me consacrer dans les prochains mois.
La lecture va dans le sens de ces " processus de liaison " auxquels, vous disais-je, les psychanalystes ont accordé une importance croissante, voyant dans l’aptitude à établir des liens, en particulier à l’adolescence, un gage de développement relativement harmonieux, et dans la " déliaison " la source des pathologies les plus graves. D’ailleurs, alors même que tant d’enseignants ou quelquefois de bibliothécaires perdaient le sens qu’il pouvait y avoir à transmettre des livres, et en particulier des œuvres littéraires, d’autres professionnels redécouvraient, eux, cet apport irremplaçable de la littérature, de l’art, de la culture, à la pensée, à la vie : de plus en plus nombreux, des psychanalystes, des psychothérapeutes, recourent à des mythes, des contes, de la poésie, quelquefois des images, pour aider des enfants, des adolescents, à se construire ou à se reconstruire.
Mais il y a là quelque chose qui n’est pas du ressort des seuls psychanalystes. Tout médiateur, en transmettant des biens culturels, donne à un enfant, un adolescent, un adulte, l’opportunité de se saisir de quelque chose qui lui permettra peut-être de se dire, comme Norge : " heureusement qu’on est nombreux à être seuls au monde " ; il lui ouvre la possibilité d’y trouver un écho, mis en forme de façon articulée et esthétique, de régions de lui-même qu’il n’avait pas su dire ; de découvrir une métaphore, une version transposée de sa propre histoire, de ses souffrances ou de ses désirs, qui lui permettront peut-être de retrouver des émotions enfouies, de les symboliser, d’élaborer une distance ; il lui donne la chance de s’adonner à la rêverie, sans laquelle il n’est ni pensée, ni créativité(20).

Le passeur offre aussi une possibilité de ne pas appartenir seulement à son petit cercle. Lire c’est lier, et des liens multiples sont là dans l’acte de lecture, avec celui ou celle qui a écrit le livre, ceux qui l’ont transmis, traduit, fabriqué, celui ou celle qui l’a proposé, ceux dont les histoires sont contées dans ses pages. Ceux aussi, qui ont déjà lu ce livre ou le liront un jour. Le partage est même inhérent à la lecture, comme à toutes les activités de sublimation. Les livres eux-mêmes sont des médiateurs, des tiers entre nous qui ouvrent la possibilité de partager, de converser, d’appartenir.
Beaucoup de gens évoquent d’ailleurs cette sortie des espaces étroits qui sont leur lot, quand ils habitent dans des quartiers relégués ou des villages éloignés, cette sortie de la solitude. Aller en bibliothèque et lire, ou s’approprier d’autres biens culturels, quand c’est possible, c’est pour eux le moyen de s’ouvrir au nouveau, au lointain, à d’autres sociabilités. Comme pour cette femme, à la campagne, disant : " Avec les livres, on n’a pas seulement nous quand on se regarde vivre ". Ou cette jeune fille, dans un quartier périphérique : " Mes parents ne recevaient pas des collègues, des amis français, des amis algériens... C’est très difficile, quand on n’a que ce seul repère quand on est tout jeune. On a l’impression d’être complètement séparée. Le livre, ça a été la seule façon de m’en sortir, de m’ouvrir un peu. "
Mais pour elle comme pour d’autres, la " recréation du lien social " n’est pas seulement passée par des échanges personnalisés avec des professionnels et par des sociabilités, informelles ou organisées, auxquelles la bibliothèque a donné lieu ; elle est passée aussi par cette élaboration ou cette restauration de la capacité à établir des liens avec sa propre histoire, avec son monde intérieur, avec l’autre en soi, et, d’un même mouvement, avec le monde extérieur.

La distance à la lecture de livres

Multiplier les opportunités de médiation Plus le contexte est difficile, plus il est vital de maintenir des espaces de répit, de rêverie, de pensée. Des espaces ouverts sur autre chose, des récits d’ailleurs, des visages que l’on découvre, des légendes, des savoirs. Et un livre, une bibliothèque, c’est cela. Ce sont aussi des espaces de résistance pour ne pas laisser le monopole du sens, le monopole des narrations, aux pouvoirs autoritaires, aux fanatismes religieux ou à l’" ordre de fer " télévisuel, pour parler comme Armando Petrucci. On mesure la valeur du métier des médiateurs - enseignants ou bibliothécaires. Mais l’on voit aussi combien leur position est subtile à tenir : n’y a-t-il pas une aporie à proposer, voire imposer, ce qui, spontanément, se dérobe - comme le fit Martin Garzo en volant les livres de sa mère ? N’y a t-il pas une intrusion à intervenir dans ces registres sensibles, voire brûlants, qui réfèrent au plus intime de chacun, à ses désirs secrets, ses craintes, ses sentiments, son corps ? À la différence de l’école, où ces apories sont particulièrement marquées, la bibliothèque s’avère l’espace privilégié d’un rapport aux livres et aux biens culturels qui, au-delà d’une recherche utilitaire ou d’une quête de distraction, contribue à cette découverte ou cette construction de soi, et qui permet en particulier ces temps de rêverie dont on ne doit rendre compte à personne, dans lesquels se forge le sujet, et qui, autant que les apprentissages, aide à grandir et à vivre. Le métier de bibliothécaire a d’ailleurs été conçu en se démarquant de celui de l’enseignant, et l’idée de contrôler les usagers, de leur imposer quoi ce soit, répugne à la plupart des professionnels. Une fois initié au fonctionnement des lieux, chacun est censé savoir ce qui est bon pour lui. Mais on lui présuppose là une autonomie dont on attend, en même temps, que la bibliothèque l’aide à la construire. Et celui ou celle à qui l’autonomie fait défaut, ou peur, parce que son histoire familiale ne lui a pas permis de bien établir cette aire transitionnelle dont je parlais tout à l’heure, ou parce que ses repères culturels sont à des années-lumière de ceux de la bibliothèque, celui-là est perdu, exclu. Il déserte les lieux, ou se montre agressif, ou se cantonne à ce qui est familier. Certains relisent ainsi sans fin les trois mêmes livres et leur parcours tourne en rond, jusqu’au jour où ils cessent de lire. Ou ils ont une fois une expérience lumineuse, puis ne trouvent apparemment plus rien qui leur parle.
L’accompagnement, subtil et discret, d’un professionnel est ainsi décisif en plusieurs temps du parcours. Au début, pour déconstruire peurs et interdits, légitimer un désir de lire ou rendre désirable l’appropriation des livres ; puis pour s’ouvrir à du nouveau, décloisonner, aider aux passages difficiles, d’une section de la bibliothèque à une autre, du monde connu à des univers élargis.

Plus largement, on ne saurait trop insister sur l’importance de ces liens avec un professionnel, sur l’impact de ces temps de rencontre, de cette possibilité d’être écouté(21). Les bibliothécaires sous-estiment le fait qu’ils contribuent, parfois de façon décisive, à infléchir le destin de celles et ceux qu’ils accueillent, quel que soit leur âge, en particulier par des échanges personnalisés. Par leur biais, certains accèdent là, pourtant, à un sentiment d’appartenance, à une reconnaissance vitale, telle cette jeune femme disant : " Savoir que quelqu’un est là, qu’il vous écoute... Le fait d’avoir une certaine place dans la bibliothèque. On te dit bonjour, on t’appelle par ton prénom, "Ca va ?", "Ça va." Voilà, ça suffit... On est reconnu. On a une place. On est chez soi. "
Loin de voir en eux de simples techniciens de l’information, beaucoup d’usagers redoutent que les bibliothécaires ne voient leur travail glisser vers celui de " caissières de supermarché " et ils regrettent qu’il n’y ait pas plus d’échanges, tel Hadrien disant : "Ce sont des personnes qui connaissent énormément de choses, qui ont lu énormément, et on s’en sert comme des substituts d’ordinateur. C’est des gens qui manipulent du code-barre, c’est bien pénible pour eux. Ils ont des possibilités qu’on n’utilise absolument pas et c’est dommage". Ou Malik : "Ce qui manque le plus pour moi, c’est le conseil [...] Pour moi, une bibliothèque, c’est pas seulement un hangar à livres, c’est beaucoup plus".

C’est pourquoi il y a urgence, selon moi, à multiplier les opportunités de médiation, dans et hors les murs de la bibliothèque, et à réhabiliter la fonction de conseil, afin que des professionnels (et des bénévoles formés, là où le service public s’appuie sur eux ) puissent aider les publics à franchir des seuils, à faire des trouvailles imprévues, et à s’approprier des savoirs, des récits, des métaphores, pour construire du sens, et figurer quelquefois un monde intérieur chaotique, le rendant plus tolérable.

L’enquête montre également que la lecture de journaux et de revues est indépendante de la fréquentation des bibliothèques. Cela signifie que les non visiteurs se recrutent autant chez les lecteurs que chez les non lecteurs de journaux et de revues. Il en serait peut-être autrement si les bibliothèques proposaient et étaient davantage identifiées comme proposant un choix de revues ou de journaux. Cette ouverture à d’autres supports de lecture permet de capter une partie de la population qui n’est pas toujours investie dans la lecture de livres. Dans la Meuse, 43% de ceux qui déclarent lire moins de 3 livres par an, lisent un quotidien tous les jours ou presque. 54% de ces mêmes faibles lecteurs de livres déclarent lire au moins une fois par semaine une revue ou un magazine. Signe supplémentaire de l’attrait des revues : les plus faibles lecteurs (moins de 3 livres par an) répondent à plus de 80% à la question sur le type de revue qu’ils lisent le plus souvent. Au total, si les abonnements aux revues sont coûteuses pour les lecteurs individuellement, la charge est sans doute plus facile à supporter pour une collectivité. Cette offre de revues apparaît comme une demande forte des Meusiens puisque 23% souhaiteraient pouvoir disposer d’un vaste choix de revues ou de magazines dans une bibliothèque.

La distance à un réseau de relations tournée vers les loisirs culturels

J’ai évoqué ces enfants venant à la lecture parce qu’ils étaient fascinés par le mystère de leur mère lisant un roman ou conservant précieusement des livres qu’elle ne lisait pas. Au-delà, dans l’adolescence ou à l’âge adulte, il n’est pas difficile d’observer que la recherche avide d’un secret les concernant au plus haut point taraude de nombreux lecteurs, en chasse perpétuelle, tel Pierre Bergounioux disant : " J’ai espéré longtemps que le livre qui expliquerait tout existait(22).  Ou tel cet homme qui raconte : " J’achète des livres sans toujours avoir le temps de les lire, pour ne pas risquer de laisser passer celui qui, enfin, saurait tout de moi. Si je le laissais passer, vous vous rendez compte ! "

Cette dimension de quête d’un secret, d’un trésor, des lecteurs de tous âges la réinventent sans cesse. Vous le savez mieux que moi, rien n’enchante les usagers comme ces partages discrets que permettent les " chariots des retours ", où sont temporairement entreposés les ouvrages empruntés et où ils aiment à piocher car chaque livre est encore marqué du désir de celui qui l’avait choisi. Vous le savez si bien que certains d’entre vous y glissent des ouvrages qu’ils souhaitent voir emprunter. D’une façon proche, peut-être avez-vous lu, la semaine dernière, dans Libération cet article sur ces lecteurs partageurs qui abandonnent un livre aimé dans un jardin, un train, chez un fleuriste ou entre deux packs de bières, dans un supermarché, et qui donnent ensuite des indices du cheminement à suivre pour le retrouver sur des sites Internet spécialisés. Cela s’appelle paraît-il passe-livres, ou bookcrossing, et des centaines de milliers de gens, de par le monde, s’adonneraient à ces jeux de piste romanesques(23)
Appelé à évaluer le Centre Georges Pompidou, quelques années après sa création, Michel de Certeau avait écrit : " Ce qui manque, c’est du secret, c’est de l’ombre, de l’invisible, et donc aussi la séduction qu’instaure le caché (24). " Une institution publique comme la bibliothèque peut-elle délibérément faciliter l’ombre, l’invisible, la quête d’un secret, si propices au goût de lire, ou bien est-ce que cela lui échappera toujours ? Gageons que des lecteurs et des lectrices sauront, en tout cas, inventer des chemins buissonniers, surprenants, pour que les livres restent désirables.


Notes

(1) Cette première " piste " reprend, dans une version légèrement modifiée, une partie d’un exposé fait au Centro Universitario de Investigaciones Bibliotecologicas de l’Université autonome de Mexico, le 29/9/2003, lors du Séminaire international : La lectura : pasado, presente, futuro. Des passages en ont aussi été repris dans " Le corps oublié de la lecture ", Argos, 33 (sous presse).

(2) Cf. par exemple Erich Schön, La fabrication du lecteur, in Martine Chaudron et François de Singly, Identité, lecture, écriture, Paris, BPI/Centre Georges Pompidou, 1993 ; François de Singly, Les Jeunes et la lecture, ministère de l’Éducation nationale et de la Culture, Dossiers Éducations et formations, 24, janvier 1993 ; et Hélène Michaudon, La lecture, une affaire de familles, INSEE, n°777, mai 2001 : en France, les deux tiers des gros lecteurs l’étaient déjà entre huit et douze ans.

(3) François de Singly, op. cit., p. 102.

(4) El caballero de los brezos, in El hilo azul, Madrid, Aguilar, 2001, p. 21-31.

(5) Il est même moins handicapant d’avoir des parents qui n’ont pas été alphabétisés, mais qui ont une représentation valorisée du savoir et du livre, et signifient à leurs enfants par des gestes, des paroles, leur désir qu’ils s’approprient cette culture livresque dont eux-mêmes ont été exclus, que des parents ayant fait un parcours scolaire chaotique, qui gardent un rapport ambivalent à l’école et aux livres, qu’ils transmettent, consciemment ou non, à leurs enfants. Voir notamment Bernard Lahire, Tableaux de familles, Paris, Gallimard, Le Seuil, 1995 ; Zaïhia Zeroulou, " Mobilisation familiale et réussite scolaire ", Revue européenne des migrations internationales, 1 (2), pp. 107-117 ; Bernard Charlot, Elisabeth Bautier et Jean-Yves Rochex, École et savoir dans les banlieues... et ailleurs, Paris, Armand Colin, 1992.

(6) Ecrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997, p. 31.

(7) Voir notamment les ouvrages de Donald Winnicott, Wilfred R. Bion, Donald Meltzer, Daniel Stern, René Diatkine. Et Marie Bonnafé, Les Livres, c’est bon pour les bébés, Paris, Calmann-Lévy, 2001.

(8) Donald W. Winnicott, Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris, Gallimard, 1975.

(9) Voir Serge Boimare, L’enfant et la peur d’apprendre, Paris, Dunod.

(10) Chemin d’école, Paris, Folio, p. 161.

(11) De la bibliothèque au droit de cité (Michèle Petit, Chantal Balley et Raymonde Ladefroux, avec la collaboration d’Isabelle Rossignol), Paris, BPI, Centre Georges Pompidou, 1997.

(12) Hommage à René Diatkine, Les Cahiers A.C.C.E.S. n° 4, juillet 1999, p. 8.

(13) Voir les travaux de Vladimir Propp.

(14) Jean-Louis Fabiani et Fabienne Soldini, Lire en prison, Paris, BPI, Centre Georges Pompidou, 1995, p. 219.

(15) Cf. Raymonde Ladefroux, Michèle Petit et Claude-Michèle Gardien, Lecteurs en campagnes, Paris, BPI-Centre Georges Pompidou, 1993.

(16) Voir Serge Boimare, op. cit.

(17) Cf. Michèle Petit, " La lecture, c’est mon pays ", Lecture Jeune, Paris, n° 106, " Exils ", juin 2003, p. 13-16.

(18) " La déprogrammation de la littérature ", Entretien avec Pascal Quignard, Le Débat,54, mars/avril 1989.

(19) Cf. Michèle Petit, Éloge de la lecture : la construction de soi, Paris, Belin, 2002, p. 59-69. Sur l’importance de la métaphore, voir aussi Serge Boimare, op. cit., ou les ouvrages de Serge Tisseron.

(20) Op. cit., p. 39-45.

(21) Cf. Michèle Petit, " Pourquoi inciter des adolescents à lire de la littérature ? ", Bulletin des Bibliothèques de France, t. 48, 3, 2003, p. 29-36.

(22) Pierre Bergounioux, La Mort de Brune, Paris, Gallimard, 1996, p. 117.

(23) Libération, 6/11/2003, p. 38-39.

(24) " Le sabbat encyclopédique du voir ", Esprit, fév. 1987.